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Le cinéma français
Aujourd’hui: « Solo » de Jean Pierre Mocky (1970)
Cabral, violoniste sur un paquebot et accessoirement voleur, vient au secours de son frère, un activiste gauchiste.
« Solo » , polar politique, marque un tournant, sinon une rupture, dans la carrière de Jean Pierre Mocky, le réalisateur ayant jusque là livré des comédies tantôt burlesques (« Un drôle de paroissien ») tantôt amères tel son premier film « Les dragueurs » sorti en 1959. Ce changement de ton s’explique pour partie par l’influence des événements alors récents de mai 68. Gauchisme, contestation, jeunesse désabusée mais décidée malgré tout à poursuivre le combat. Le tout vu par le prisme du récit criminel et équilibré par le personnage de Cabral joué par Mocky lui-même. Pourquoi ce dernier apporte-t-il un équilibre? Parce qu’il se situe dans un entre-deux, il partage avec son frère le même état de marginal mais se distingue de celui-ci par un pragmatisme confinant au cynisme.

« Solo » a déjà fait l’objet de nombreuses analyses, pertinentes et même brillantes, aussi n’aurais-je pas la prétention de faire mieux. Cependant, je souhaite apporter ma modeste contribution, ma pierre ou mon caillou à l’édifice. « Solo » a souvent été qualifié de film gauchiste en raison de son thème et de ses personnages. Cela pose une question: Un film traitant de ces questions est-il pour autant gauchiste? Soit, Mocky était de tendance libertaire mais si l’on regarde « Solo » attentivement, on se rend compte que le rouge et noir avec lesquels certains on voulu le repeindre ne sont pas si évidents. Cette hypothèse est quelque peu mise à mal lorsqu’un jeune contestataire déplore avec une grande tristesse que « Avant les gens mouraient pour la patrie, Dieu ou le Roi…Maintenant on ne pense qu’à acheter ou vendre….c’est un monde idiot… » Soit, c’est un constat acerbe et, pourrait-on ajouter, désespéré. Mais il n’est pas précisément de gauche. En cela, ce propos rejoint la réflexion du cinéaste italien Giulio Petroni qui trouvait ridicule qu’on colle une étiquette « gauchiste » à son western « Tepepa » parce qu’il était centré sur un révolutionnaire mexicain. Cette remarque ne serait pas déplacée quant à « Solo » qui dépeint certes une France ou de vieux bourgeois s’encanaillent avec des jeunesses lors de partouzes, dénonçant l’hypocrisie de la société, mais la dénonciation n’appartient pas qu’à la gauche. Cela n’en fait pas pour autant un film de droite non plus. Ici, il s’agirait plutôt d’une révolte véhémente mais neutre, que chacun peut partager, quelles que soient ses opinions. Par ailleurs, l’histoire est parsemée d’alliances à priori contre-natures entre la gauche de la gauche et la droite de la droite. Un exemple fameux de ce genre de convergence eut lieu dans le Japon dans les années 1920, période lors de laquelle de jeunes officiers s’unirent aux anarchistes face au chaos politique qui frappait leurs pays dominé par les intérêts d’affaires.

Mais je m’égare un peu. Pour en revenir au cinéma proprement dit, « Solo » inaugura une sorte de cycle dans la carrière de Mocky avec ce personnage joué par lui-même, cynique mais déterminé et, plus que tout, ne fuyant jamais son destin. Et toujours coiffé d’un chapeau. Cette figure récurrente réapparaîtra dans « L’albatros » (1971) « L’ombre d’une chance » (1973) « Un linceul n’a pas de poches » (1974″ et enfin « Le piège à cons » (1979) Peu importe qu’il soit activiste en cavale, journaliste, ou autre, peu importe son nom qui change à chaque fois. C’est lui dans tout les cas, cette silhouette à chapeau qui défie l’ordre établi. Peut-être moins par conviction politique que par une soif de justice. Ce qui se retrouve aussi bien chez des figures associées à la droite, comme Lino Ventura redressant les torts quoiqu’il lui en coûte depuis « Dernier domicile connu » jusqu’à « Adieu poulet » que d’autres vues comme plus à gauche comme Patrick Dewaere, adjoint survolté de Ventura dans « Adieu poulet » ou juge implacable dans « Le juge Fayard dit le sheriff »

En conclusion, « Solo » est un reflet de son époque, de ses confusions et de ses malaises, entre nostalgie d’un temps meilleur et l’espoir en un avenir utopique mais incertain. Et, il faut le dire, il est de ceux qui parvient le mieux à porter à l’écran cet état moral. Enfin, il faut signaler la belle et obsédante musique de Georges Moustaki.



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Le cinéma américain
Aujourd’hui: Black mama White mama de Eddie Romero (1973)
Deux prisonnières, une noire (Pam Grier) et une blanche (Margaret Markow) s’évadent du pénitencier d’un obscur pays exotique pour rejoindre des guerilleros qui luttent contre la tyrannie à l’origine de l’incarcération des femmes susmentionnées.

« Black mama, white mama » est du nombre de co-productions américaines de la firme de Roger Corman AIP avec les Philippines. Corman, pour enrichir le spectacle autant que pour des raisons économiques produisit de nombreux films dans ce pays, dirigés tantôt par des américains comme Jack Hill, tantôt par des metteurs en scène du cru comme c’est le cas ici, le réalisateur étant Eddie Romero. Parmi ces films,si certains relèvent du fantastique ( Twilight people) beaucoup appartiennent au genre très particulier du WIP, acronyme de Women In Prison. Autrement dit, des histoires mettant en scène des prisonnières en butte à des gardiens ou gardiennes sadiques, des consoeurs guère plus recommandables, leurs propres passions ( Drogues, alcool, homosexualité, collectionner les disques de Jean Jacques Goldman…euh non, en fait, mais j’avais envie de le dire!) Bien sûr, tout cela comporte sexe, violence, tortures et surtout la scène de douche collective obligatoire. Sans oublier la révolte finale qui voit la revanche des pensionnaires de l’hôtel des barreaux gris sur leurs geôliers/geôlières ( Soyons inclusifs!)

Réalisé après « The big doll house » de Jack Hill (1971) et « The big bird cage » du même réalisateur (1972) ou figurait déjà la sculpturale icône de la Blaxploitation Pam Grier, » Black mama, white mama » respecte le cahier des charges avec toutefois quelques différences. Le schéma humiliations/ scène de douche/ révolte est très vite expédié pour céder place à un hybride entre le film de poursuite (Le chasseur de primes comme habillé par Nudie Conn joué par Sid Haig, extraordinaire gueule du cinéma d’exploitation américain des années 70) et le film de guérilla avec le groupe de révolutionnaires décidé à en découdre. Aussi, sans être un modèle de complexité, le scénario fait montre d’une recherche relative mais d’une recherche quand même. Par ailleurs, il y a une référence à un classique hollywoodien: « La chaîne/The defiant ones » de Stanley Kramer ou deux évadés, un noir Sidney Poitier (C’est un acteur, par un rallye) et un blanc Tony Curtis s’affrontaient enchaînés (Ainsi que le titre le laisse entendre) le blanc étant raciste. Loué d’abord à sa sortie pour le courage de son propos dans une Amérique alors encore ségrégationniste, le film de Kramer fut ensuite très vite contesté pour son manque de courage par les ligues afro-américaines et certains intellectuels noirs notamment l’écrivain l’inénarrable James Baldwin ( Dont on disait qu’il était suivant les jours Bette Davis et Martin Luther King), en particulier en raison de la dernière séquence ou Poitier sauve la vie de Curtis. Le propos politique de « Black mama… » est évidemment plus limité, le duo noire/blanche s’expliquant surtout pour faire valoir le contraste entre la beauté d’ébène de Grier et celle américano-slave de sa comparse d’albâtre Margaret Markow. Un effet domino sexy en somme.
Cette dualité s’applique également aux geôlier/geôlières et autres vilains (Soyons inclusifs, toujours!). Le sec Sid haig et le gras Vic Diaz, qui se fait pédicurer par deux ravissantes esclaves. Laurie Burton la brune directrice de la prison stricte mais sans excès et Lynn Borden sa blonde adjointe (Et amante) libidineuse et cruelle lesbienne qui séquestre les taulardes à sa convenance mais sera bien punie! Comme quoi, c’est très moral!

Bon en bref, si vous voulez (Pour citer James Ellroy) du « Look good, kick ass and get laid » ou pour le formuler en bon (?) français: de la gueule, de la poigne, de la fesse, « Black mama, white mama » est un film pour vous!



Lynn Borden et Laurie Burton

L’eau vive!

« Un bouquet ma soeur? »


Sid Haig, grand second rôle américain.


Vic Diaz, vilain habituel des productions Corman, en bonne compagnie!

Lynn Borden du temps de sa splendeur et…

….après!

A bientôt!
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Le cinéma français
Aujourd’hui: « L’aîné des Ferchaux » de Jean Pierre Melville (1963)
Un ancien parachutiste et boxeur raté laisse tout choir, petite amie comprise, pour se mettre au service d’un certain Ferchaux, banquier important mais rattrapé par une sale affaire de meurtre commis pendant sa jeunesse en Afrique. Pour les deux hommes, c’est alors le début d’une cavale qui les mènent de la France à L’Amérique latine en passant par les USA. Cependant une relation ambigue se noue entre ces êtres à la conscience peu claire. Pour le moins.
Inspiré du roman homonyme de Georges Simenon, « L’aîné des Ferchaux » est considéré par une partie de la critique comme un grand film malade. Il est vrai qu’il souffre d’être inachevé en raison des relations détestables entre Melville, Charles Vanel et Jean Paul Belmondo. Melville maltraitait Vanel, ce qui lui valut de recevoir une avoine de Belmondo. Il s’ensuivit une brouille aussi profonde que durable entre le cinéaste et l’acteur qui ne prit fin qu’au début des années 70, soit sept ans après la fin du tournage. Mais surtout, il résulta de ces tensions un film à demi-fait puisqu’il ne reflétait que la moitié du livre qui avait servi de base au scénario. Cela explique cette fin en points de suspension montrant un Vanel affalé, et un Belmondo le laissant à son sort pour aller on ne sait ou.

Toutefois, quoiqu’en pense certains, il y a de beaux restes. Le film nous vaut le plaisir de retrouver une Michèle Mercier avant « Angélique », un Belmondo et un Vanel rivalisant de finesse dans des rôles difficiles à défendre, Jean Dessailly qui excelle décidément en fragile, une façon inédite de montrer l’Amérique, dans ses paysages naturels ou urbains (Voir le plan qui montre la maison natale de Frank Sinatra, idole du personnage de Belmondo) et enfin deux points fondamentaux qui donnent toute sa valeur à la chose. Premièrement, le rapport de force entre le vieil homme et celui qu’il faut bien appeler son complice. D’abord à l’avantage de Ferchaux, la situation évolue très vite à la défaveur de ce dernier. Privé de son statut, de sa fortune, il devient une loque qui ne tient plus que grâce à l’appui du jeune homme qui est lui aussi à sa manière une crapule. Peut être cette transformation en guimauve explique-t-elle la dureté de Melville à l’égard de l’acteur- mais bon ce n’est pas une excuse. Il est d’ailleurs intéressant que Vanel occupe ici dont il était déjà coutumier et qu’il reprendra plus tard, mieux une synthèse! (Audiard sort de ce corps!) Un homme arrogant que l’aventure détruit, comme dans « Le salaire de la peur » de Clouzot, et – du moins au début de l’histoire- un homme puissant comme il le sera dans « Sept morts sur ordonnance » de Pierre Granier Defferre. (A cette différence près que dans ce cas précis, il conserve son pouvoir)



L’autre point est la légère nuance qui différencie « L’aîné des Ferchaux » des autres oeuvres de Melville, c’est l’absence de flamboyance de ses héros (Ou plutôt de ses anti-héros). Certes, on retrouve les thèmes favoris du metteur en scène, notamment la fuite et des hommes perdus qui se dirigent vers un but incertain. Toutefois, ce ne sont pas les espèces de chevaliers sans château ni royaume qui livrent un combat qui sera bien souvent un ultime baroud d’honneur. Et ce, même quand il s’agit d’ordure tel le truand joué par Belmondo dans « Le doulos »

Non, pas de ça ici. Une noirceur à peine sauvée par le sentimentalisme de Belmondo ou la souffrance de Vanel. Alors, que dire pour conclure? Inachevé ou pas, malade ou pas, on a ici affaire à un grand film noir français. A revoir. Recommandé pour ceux qui ne l’ont pas vu.


En guise de post scriptum, Belmondo produisit beaucoup plus tard un remake télévisé ou il reprenait le rôle de Charles Vanel et ou Samy Naceri le sien. Fallait-il le faire? Ne l’ayant pas vu, je ne saurais le dire.
A bientôt!
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Le cinéma français, aujourd’hui: « La métamorphose des cloportes » de Pierre Granier Defferre (1965)

« La métamorphose des cloportes » inspiré du roman homonyme de Alphonse Boudard, narre l’histoire d’Alphonse dit « Le malin », truand de son état qui entreprend qui entreprend un casse aidé de plusieurs comparses. Ces derniers ne paient pas de mine, certains ressemblant à de véritables clochards du crime et, plus grave, se révèlent d’un amateurisme désarmant. Les cloportes du titre, ce sont eux. Cloportes mais pleins de surprises car, tout miteux et maladroits qu’ils soient, les cloportes en question doublent Alphonse lors du coup et vont jusqu’à cambrioler son appartement. Le malheureux Alphonse se retrouve à porter seul le chapeau. Arrêté puis condamné, il sort finalement de prison, bien décidé à récupérer son dû. Allant de surprise en surprise, il découvre que ses anciens acolytes mènent grand train…




« La métamorphose… » est un exemple assez singulier dans le cinéma policier français des années 50/60. Soit il en respecte les codes, noir et blanc, personnages typés, etc. Mais il se distingue par une certaine ironie et, surtout, il est un des rares films de ce type et même un des rares films tout court à aborder le thème de la bêtise. Il ne relève pas du registre parodique des « Tontons flingueurs » sorti l’année précédente et qui comptait déjà Lino Ventura dans sa distribution. Non, le récit est tragique en dépit ou à cause de son ton sarcastique.

Tragique la bêtise d’Alphonse, ironiquement surnommé par dérision « Le malin » constamment grugé lors du récit. Sarcastique le jeu sur les apparences dont chacun sait qu’elles sont trompeuses. Les minables cloportes qui s’avèrent manipulateurs – et forment une belle galerie de portraits portée par d’excellents comédiens tels Georges Géret, Pierre Brasseur, Maurice Biraud et surtout Charles Aznavour. Il faut d’ailleurs accorder à ce dernier une mention spéciale dans son rôle de chétif las d’être protégé par le costaud de service. On peut aussi saluer l’idée de son déguisement de fakir.



Ce détail me permet de rebondir sur l’inventivité du film, dans le choix des décors, les dialogues savoureux d’Audiard et l’excellente autant qu’hilarante idée d’avoir rythmé les années passées en prison par Alphonse par les actualités de l’année, lesquelles se concluent invariablement par la victoire au Tour de France de Jacques Anquetil.

» Et pendant ce temps, Anquetil lucide, gagne le Tour de France! »
A bientôt!
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Les excentriques du Rock’n’Roll
Aujourd’hui: P.J Proby.
Pour une fois dans cette rubrique, je ne vais pas vous parler d’un mort. Les méchantes langues qui me reprochent de ne m’intéresser qu’aux défunts diront que pour l’occasion j’ai fait en effort: je me penche aujourd’hui sur un demi-mort. Il est vrai que PJ Proby, pour l »état-civil James Marcus Smith, texan né en 1938, a comme qui dirait un pied dans la tombe. Néanmoins il est toujours parmi nous, au regret de certains, mais j’y viendrais plus tard.
L’homme, qui aime à collectionner les pseudonymes, commença sous le nom de Jett Powers à la fin des années 50, se faisant remarquer par un titre de Rock’n’Roll sauvage: » Go girl go » mais qui n’obtint guère de succès. Il poursuivit cependant dans ce registre un certain temps avec plus ou moins de bonheur, le plus étant une reprise particulièrement électrifiée du Doo Wop rythmé des Cadets « Stranded in the jungle » (Déjà repris par les Jayhawks puis plus tard par les New York Dolls)


Malgré cette audience confidentielle, et à grâce à une voix à la fois puissante et mélodieuse le chanteur enregistra des démos pour le King en personne. Ce qui n’empêcha Proby pas de tenir des propos odieux sur ce dernier (« Je peux chanter comme un noir lui il chantait comme une femme! »)

Toujours-est il que Proby décida peu après que la plaisanterie avait assez duré, s’exila en Angleterre avec son compatriote américain le fou Kim Fowley . Celui-ci lui conseilla de changer de look. Aussi, le texan habillé en Brummel sous acide et coiffé comme un champignon (Ou un lampadaire, au choix!) se fit crooner ce qui lui valut un triomphe jusqu’au jour ou il déchira son pantalon sur scène (Deux fois pour être précis.) Alors ce fut la déchéance, accompagnée d’autres scandales pour des affaires qui seraient qualifiées de nos jours de harcèlement.

Prince de Lu?
Il survécut cependant, profita d’un regain d’intérêt jusqu’à aujourd’hui. Et pas toujours pour de bonnes raisons. Quoiqu’il en soit, il est la preuve vivante qu’on peut être un véritable connard et avoir du talent..être et avoir, un vaste sujet philosophique sur lequel je vous laisse méditer!






