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Jack Webb, la dernière ligne de défense de la nation américaine.
Dans la mémoire du public américain, John Randolph Webb plus connu sous le nom de Jack Webb était le sergent de Police Joe Friday, héros de la série télévisée « Dragnet », flic droit dans ses bottes (Ses Brogues plutôt!) à la rigueur spartiate dont les principes se résumaient à cette devise « Rien que les faits! » véritable leitmotiv de ce morceau d’Americana télévisuelle.
Pour certains cinéphiles dont l’indétrônable Tsar du Noir Eddie Muller, Webb avec son flic angeleno sans aspérités tua le Noir à jamais. Sans doute est-ce vrai. Mais ce qu’il faut retenir chez cet artiste multifonctions (Acteur, réalisateur et producteur) c’est qu’il contribua pour une bonne part responsable de l’installation du genre Policier à la télévision à la fin des années 50. « Dragnet » (Qui eut une déclinaison homonyme sur grand écran sortie sous le titre « La Police est sur les dents » chez nous) Après « Dragnet », les flics, et plus encore les privés entrèrent dans le paysage des téléspectateurs. Mike Hammer, Peter Gunn, notamment. Il y eut aussi des personnages plus atypiques, tel « Johnny Staccato » interprété par un jeune John Cassavetes, héros au nom musical et pour cause, il n’était pas flic, même pas privé mais…pianiste de Jazz.
Le Jazz, soit dit en passant, était d’ailleurs une des grandes passions de Jack Webb, heureux possesseur de milliers de disques du genre. Il apparut en fêtard pianiste amateur dans « Boulevard du crépuscule » Il alla jusqu’à interpréter un musicien dans « Pete Kelly’s Blues ».
Le Jazz, son métier d’acteur, le tabac, Webb était un homme de passions. Mais celle qui dominait toutes les autres: l’Amérique. Il le prouva au travers des nombreux rôles de militaires ou assimilés. Ancien combattant barbu (Une exception chez cet homme adepte inconditionnel du rasoir) réconfortant Brando soldat paralysé dans « ‘C’étaient des hommes », avocat de la Navy qui tancent les mutins qu’il doit défendre dans « Ouragan sur le Caine », correspondant de guerre dans « Okinawa » et enfin, et surtout, sergent instructeur des Marines aux prises avec une recrue indisciplinée dans « The D.I », préfigurant Lee Ermey dans « Full metal jacket »
Oui, Jack Webb fut un symbole, celui d’un gardien de l’ordre et d’une certaine morale; Certes, l’attitude rigide de Webb prêtait parfois à sourire (A noter qu’il se parodia lui-même lors du Johnny Carson show en 1968) et donna du grain à moudre aux progressistes qui sont nombreux chez les cinéphiles. Dont Eddie Muller, persuadé que Webb fut le fossoyeur du Noir. C’est doublement faux. D’abord parce que le genre devait mourir de sa belle mort. De toutes façons. Ensuite parce que si l’on excepte « Boulevard du crépuscule », Webb ne fréquenta guère les ruelles de la « Dark city » chère à Muller. Son influence fut en revanche considérable sur la télévision.
C’est donc l’histoire d’un malentendu.







Parodie de « Robinson Crusoe » parue dans « Mad magazine’ ou apparaît Jack Webb sous le nom de….Joe Friday. Eh ben, oui c’est Vendredi!

Hommage parodique datant de 1987, avec Dan Aykroyd et Tom Hanks.

A suivre!
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« La soif du mal/Touch of evil » de Orson Welles (1958)
Dans une ville frontalière du Mexique, un jeune homme soupçonné d’avoir posé une bombe est arrêté par Quinlan, le ponte de la police locale. Vargas, un policier mexicain enquête sur ce dernier, persuadé de sa corruption. Il s’ensuit un imbroglio avec la pègre et l’enlèvement de la femme de Vargas.

« La soif du mal » était pour Orson Welles l’espoir de se refaire après une longue série d’échecs. Hélas pour lui, le film ne trouva pas son public. Et c’est bien dommage en regard de la réussite qu’était ce Noir arrivé au moment ou le genre s’essoufflait. A ce propos, il existe un débat sur le décès de ce type de cinéma, lancé involontairement quoique de manière un brin péremptoire par Raymond Borde et Etienne Chaumeton qui, dans leur « Panorama du Film Noir américain » dataient la mort en 1955 avec « En quatrième vitesse ». Selon votre serviteur, c’est faux. Soit, les « Crime dramas » sont mal en point. Concurrencés par la Science fiction, les Péplums et plus généralement les grands spectacles en Cinémascope, ils peinent à survivre. Certains réalisateurs tentent des fusions (Une constante des fins de genre, il arrivera la même chose au Western italien) tel Nicholas Ray mélangeant Noir et Comédie musicale dans « Traquenard » ou tentant d’apporter du sang neuf d’une manière ou d’une autre. C’est le cas de « La soif du mal » qui ne s’essaie pas à la fusion, ni à la parodie mais fait dévier le genre vers…autre chose. Tout en en respectant les codes.
Bon, mais me demanderez vous, qu’est-ce que ça veut dire? Une minute, je m’explique. Formellement, il suit les canons du genre mais se permet un des plus beaux bals costumés de l’histoire du cinéma, déguisant des acteurs déjà reconnus comme des stars pour les rendre non méconnaissables (Ce qui eut été ridicule) mais inhabituels. Charlton Heston en mexicain, Marlène Dietrich en diseuse de bonne aventure brune, Orson Welles lui-même affublé d’une prothèse nasale qui lui donne un air camard. Mais ces détails vont au-delà de l’amusement ou d’un désir de surprendre le public. Welles donne une vision distordue d’acteurs célèbres pour leur faire jouer des personnages qui ne sont pas tout à fait ce qu’ils paraissent être. Le flic pourri Quinlan ne l’est finalement pas tant que ça, lui qui ne s’est seulement pas enrichi par sa corruption. Le mexicain Vargas quant à lui est intègre jusqu’à se comporter en inquisiteur qui oublie qu’un travail de Police exige parfois des arrangements douteux mais hélas nécessaires. Il en va également des personnages secondaires, le gardien d’hôtel binoclard et agité jusqu’à la démence (Dennis Weaver, futur acteur du « Duel » de Spielberg) le caid à perruque (Akim Tamiroff) sans compter la bande de petites frappes gominées qui maltraitent Janet Leigh,. Une faune à la fois grotesque et inquiétante qui se livre à une danse de mort. La seule chose authentique avec l’amour entre Janet Leigh et Heston. Une danse de mort dédiée à Quinlan, faux salaud et vrai victime, plus boiteux que vraiment Diable qui mourra d’une chute.
Pathétique, surréaliste, expressionniste, poussant le genre qu’il sert dans ses retranchements, « La soif du mal » marque la fin d’un genre et décrit la fin d’un homme qui s’en va presque sans bruit après avoir été le cauchemar favori des spectateurs. Le Roi meurt mais en grandes pompes au son d’une marche funèbre magnifiquement dirigée par Welles qui, à l’image de son héros n’eut pas de son vivant la reconnaissance qu’il méritait. Le tout sur l’envoûtante partition de Henry Mancini. Un chef d’oeuvre!



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« Association criminelle/The big combo » de Joseph H. Lewis (1955)
Un policier et un baron de la pègre particulièrement cruel s’affrontent autour d’une femme qu’ils convoitent tous les deux.

En regard de l’article précédent, d’aucuns pourraient croire que j’ai des actions chez M.Joseph H. Lewis. Il n’en est rien. Si deux de ses films figurent dans ce dossier, c’est en raison de leur qualité. C’est tout. Et par « qualité » j’entends non seulement la valeur mais aussi la caractéristique de ces oeuvres. En effet, à plusieurs reprises Lewis se montra audacieux et inventif – ce qui était indispensable en regard des budgets minimalistes dont le réalisateur disposait- et pas seulement dans le Film Noir. Lewis oeuvra également dans le Western auquel il donna deux fleurons « 7è de cavalerie’ et « Terreur au Texas »
Dans le cas qui nous intéresse, Lewis ne démérite pas avec ce duel entre deux hommes situés chacun d’un côté de la Loi. Mais comme l’écrivait Brasillach, ces personnages ne se livrent pas à « L’éternelle épreuve sportive entre le Bien et le Mal », ils sont loin des G-men coursant des émules de Dilinger des années 30. Non, le fond de leur affrontement est tout autre. C’est une lutte d’homme à homme qui cherchent à prouver leur supériorité sur l’adversaire. Qui est le plus fort? Qui a le vrai pouvoir? Et, lâchons le mot, qui est le plus viril?
A une époque – la notre- ou la masculinité est diabolisée, « Association criminelle » donnerait du grain à moudre aux séides de Sandrine Rousseau tant le boss du crime incarné par Richard Conte montre un visage hideux de l’homme. Je veux dire de l’homme. Plein de testostérone nourrissant sa masculinité toxique, il ne se contente pas de tuer, il sadise avant. Ainsi son ancien patron connaît-il le sort peu enviable d’une torture au sonotone. Le boss ne se contente pas de tuer ceux qui le gênent, il se débarrasse de ceux qui pourraient le gêner (Il est prévoyant) Ainsi ses hommes de main sont-ils effacés de peu aimable manière.
Eh oui, toujours la rengaine de « Ce que les hommes font aux hommes ». Mais, chères amies féministes, pour éliminer les hommes brutaux, il faut des hommes brutaux ou, à tout le moins, des hommes capables pour la circonstance de montrer autant de cruauté que leur opposant. C’est ce que finit par appliquer le flic joué par Cornel Wilde. Heureusement. Comment vaincre le monstre, sinon en sortant de ses gonds de gardien de la paix intègre et mesuré? Le héros doit être un monstre, affirmait récemment Jordan Peterson. Ou, plus précisément, devenir un héros implique parfois de devenir un monstre. Et sans parler de bravoure, il existe une violence auquel il n’est pas possible d’échapper. Que ce soit pour maintenir l’ordre. Ou assurer sa survie. Un thème qui sera souvent abordé plus tard, en particulier dans les années 70, dont « Association criminelle » est en un sens un précurseur.

Au final, un film exceptionnel pour son temps par un metteur en scène qui, s’il n’était pas un génie, savait toucher droit au but et même avoir des longueurs d’avance. Pour finir, il convient de signaler la présence d’excellents seconds rôles tel Brian Donlevy et Lee Van Cleef, encore débutant et avec des cheveux.

A suivre!
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Aujourd’hui un dossier consacré au cinéma américain. Plus précisément à ce que nous appelons le Film Noir et ce que l’on nomme de l’autre côté de l’Atlantique les « Crime dramas ». Mais quels que soit le terme employé, il désigne la même chose: des histoires à caractère criminel, recourant autant au jeu de gendarmes et voleurs qu’au destin contrarié de citoyens ordinaires qui basculent un jour dans l’illégalité. Le genre se forma pendant la IIè guerre mondiale, connu son âge d’or jusqu’au début des années 50. Puis il passa par diverses transformations avant de disparaître. Air connu. Le Film Noir avait ses stars (Mitchum, Bogart, Tierney) ses codes et, tout en étant profondément américain, il était né de l’influence de l’Expressionnisme importé par les juifs allemands et autrichiens qui fuyaient le Nazisme. Le Film Noir était aussi un produit du système des studios et sa fin coinçida avec celle de conception du cinéma. Le Film Noir enfin, ouvrait une fenêtre de liberté en des temps dominés par la censure.
« Le faucon maltais », « Assurance sur la mort », « Le grand sommeil » comptent parmi les classiques du genre, dont l’influence perdura bien au-delà de ‘ère qui les vit naître. De la Nouvelle vague française au Nouvel Hollywood, d’illustres inconnus à des célébrités comme Scorsese, Godard ou Tarantino, tous doivent quelque chose à cette cinématographie des Fedoras et des costumes baggy.
Maintenant, il faut être honnête. Beaucoup de ces films ont vieilli et certains sont devenus difficiles à regarder. Lents, bavards, parfois trop convenus ou trop embrouillés, ils portent ce qui se faisait de pire alors. Mais pas tous. Cela va de soi. Sinon, pourquoi écrire sur eux? Ce blog, vous le savez, est celui d’un passionné désireux de partager ce qu’il aime. Mais cela n’interdit ni la lucidité, ni la critique.
Aussi ai-je décidé de composer cet article avec quelques uns des films qui m’ont semblé parmi les plus intéressants, en y ajoutant des portraits de personnalités que d’aucun considéreraient peu représentatives du sujet traité. Tant pis. Il n’est pas mauvais de surprendre de temps en temps. Après tout, le Film Noir étant déjà l’objet de nombreuses études – souvent très brillantes- répéter en moins bien leurs propos ne présenterait AUCUN intérêt.
Pardon pour cette introduction un peu longue. Alors, sans plus tarder, voici le premier des trois films chroniqués dans ce dossier!
I- « Le démon des armes/ Gun crazy A.KA Deadly is the female » de Joseph H. Lewis (1950)

Un jeune homme au penchant affirmé pour les armes à feu trouve sa moitié dans la personne d’une artiste de cirque tireur d’élite. Très vite amoureux, ils se marient, puis, poussés par leur passion commune et par la nécessité, ils cambriolent des banques.

Réalisé par Joseph H. Lewis, écrit par le mythique scénariste Dalton Trumbo (Alors sur la Liste noire, il ne fut pas crédité au générique qui ne mentionne au scénario que Millard Kaufman) ‘Le démon des armes » ne rencontra guère de succès à sa sortie en 1950, quant à la France, il n’eut droit qu’à une sortie tardive chez nous. Toutefois, malgré ou à cause de ce purgatoire, il gagna peu à peu le statut si convoité de Film culte et ce jusqu’à obtenir la chance d’une seconde carrière pendant…les années 80!

Que dire qui n’ait été dit sur « Le démon des armes »? Son érotisme ambigu jouant sur la séduction du pistolet (Même si en l’occurrence ce sont plutôt des revolvers, mais bon, passons!) la beauté à la fois glaciale et volcanique digne de l’Islande de Peggy Cummins (Qui était irlandaise, mais bon, passons!) le regard concupiscent et noyé d’alcool de John Dahl devant les prouesses à la gâchette de sa future belle, etc, etc.

Foin des récapitulations, il est bon d’en venir à l’essentiel. Le contexte qui entoure le film et plus précisément, son année de production: 1950. Le Film Noir a officiellement cinq ans, ce qui est vieux pour un genre et qui implique des changements indispensables pour éviter la répétition. Cette transformation passe en l’espèce par l’apport ou le développement de certain éléments. La violence, par exemple.
« Le démon des armes » participe de ce changement bien qu’il ne soit pas le premier à s’engouffrer dans cette brèche. « L’Enfer est à lui » de Raoul Walsh marquait ce tournant un an plus tôt et, dans le domaine du Western, « La rivière rouge » de Howard Hawks avec ses cow boys qui comparent leurs « gros et beaux revolvers », établissant un rapport entre sexe et violence. Il en de même pour « Le démon des armes » qui lie la passion amoureuse à celle des armes, fondant de la sorte la pulsion de vie et la pulsion de mort.

En cela, « Le démon des armes » brisa des barrières, fournissant une inspiration à de nombreux cinéastes. A noter pour finir qu’il eut droit à un remake homonyme et à peine officieux en 1992 avec Drew Barrymore (Vous savez, la petite fille de « E.T » qui fut arrêtée pour trafic de drogue alors qu’elle avait huit ans!) réalisé par Tamra Davis.

A suivre!





