Il fut une sorte de Jean Genet ou de Francis Carco musical des années 70, chantre des marginaux, homos et camés, travestis et commerciaux de la défonce (Autrement dit dealers). Il chantait de sa voix entre gorge et nez les aventures de ses antihéros droit comme un parcmètre, ses yeux de crapaud anorexique chaussés de lunettes de soleil avec l’air de se foutre de tout. (Anorexique, ça se discute, le sieur Reed ayant encaissé une sérieuse prise de poids peu après la fin des années 60, mais ce n’est pas le sujet) Mais avant cela, avant le souterrain de velours et le crin crin E.D.F du gallois John Cale, avant Warhol, Lewis Alan Reed était un étudiant habillé Ivy League qui poussait des chansonnettes Doo wop – et en écrivait- au sein des Shades (Ou les Jades, je ne sais plus) Mais si, le Doo wop, ce Rhythm’n’Blues sentimental pour chanteur à voix haut perché soutenu par un ensemble de choristes faisant office d’orchestre. Les Spaniels, Orioles, et bien d’autres furent les hérauts de ce genre noir au début mais qui fut rapidement adopté par les autres, en particulier les italo-américains, les plus célèbres étant Dion and the Belmonts. Localisé sur la côte Est des Etats-unis et connaissant un grand succès, il influença nombre d’adolescents rêvant d’une carrière musicale. Et pas des moindres. Simon & Garfunkel, Bruce Springsteen, Willy Deville et….Lou Reed.
Reed laissa quelques traces discographiques de ses essais dans la romance du coin de la rue, six chansons pour la plupart plaisantes et classiques dont se démarque le très étonnant « Cyclin’ Annie » qui, s’il reste furieusement Fifties, annonce le style à venir du musicien. Une curiosité à découvrir!
Aujourd’hui: « Un crime dans la tête/ The manchurian candidate » de John Frankenheimer (1962)
Bennett Marco, officier de renseignement militaire et ancien de la guerre de Corée doute de la réputation de Raymond Shaw, un de ses anciens subalternes décoré suite au sauvetage de ses camarades sur le front asiatique. Marco est troublé au point de mener une enquête qui le mènera à un complot visant à assassiner le président des Etats-unis en personne. Complot au centre duquel Shaw joue un rôle central.
« Un crime dans la tête » est un film de son époque, en l’occurrence le début des années soixante marquées par le mur de Berlin, la crise des missiles et la Baie des cochons, entre autres événements majeurs. Un temps habité par le peur d’une nouvelle guerre mondiale ou, pire, l’apocalypse nucléaire. Sans oublier le péril rouge et le conflit vietnamien qui se profile sérieusement. Dans ces années 62/63, le cinéma va se faire largement l’écho de ces angoisses en livrant des films décrivant un état menacé par ceux censés le défendre: les militaires qui toujours, passez moi l’expression, pètent un plomb au point de vouloir larguer des bombes sur l’URSS…ou de tuer le président. « Sept jours en Mai », « Docteur Folamour » et enfin « Un crime dans la tête » forment la Sainte trinité de cette bible de la paranoia étatique.
Des trois, « Un crime dans la tête » est le plus ésotérique. Le plus surréaliste aussi. Avec la symbolique du jeu de cartes, le cauchemar entre lavage de cerveau et club du troisième âge, les recherches livresques de Sinatra, et le duel entre ce dernier et Henry Silva (Qui joue un coréen, il incarnera plus tard un japonais dans une énième déclinaison de Mister Moto) ou les protagonistes usent d’un art martial dont il est permis de se demander q’il n’a pas été inventé pour le film. Mais outre ces aspects visuels et narratifs qui participent de « Un crime dans la tête », celui-ci jouit d’un script intelligent, de personnages fouillés et livre une réflexion sur l’ambiguité et, plus encore, sur la fragilité de la vérité. Le statut de héros de Shaw contesté (Thème qui sera de nouveau abordé beaucoup plus tard dans la série « Homeland » qui n’est pas sans entretenir des points communs avec le film de Frankenheimer) et la mémoire défaillante (Ou pas?) de Marco notamment pointent du doigt à quel point il peut y avoir loin entre ce qui est et ce que nous croyons savoir.
Il convient par ailleurs de mettre en lumière des faits troublants quant à la genèse du film et son acteur principal. Huit ans plus tôt, Sinatra était déjà la vedette d’un film traitant d’un projet d’attentat contre le président des Etats-unis: « Suddenly ». Sinatra était par ailleurs proche de la famille Kennedy et fut un ardent soutien de J.F.K lors de l’élection de 1960. Pas ingrat pour un sou, J.F.K lui retourna l’ascenseur pour appuyer la réalisation de… »Un crime dans la tête » dont le producteur doutait. Le film sortit enfin en en 1962. L’année suivante, une balle paraît-il tirée par un ancien Marine abattit le président…A croire que sans le vouloir, Sinatra avait invoqué la mort par voie de cinéma…
Ah la Trabant P50! Fleuron de l’industrie automobile prolétarienne est-allemande, produite seulement pendant quatre petites années avant de donner son tour à la 601. Elle appartient à l’Histoire, au même titre que la Stasi, les Voppos, les nageuses olympiques viriles et « Willy Brandt à la fenêtre » (Chanson du rapprochement entre les deux Allemagnes voulu par Brandt, le chancelier d’alors qui avait pour cheval de bataille la « Ostpolitik »)
Poussive, surtout dans les virages et néanmoins symbole de la terrible sécurité d’état, elle était sans doute dans les cauchemars de Jean Pax Meffret (Exprimés dans l’épître célébrissime « Professeur Muller ») mais depuis la chute du mur, toute cette panoplie est devenue furieusement à la mode chez les bobos et les amateurs de curiosités historiques. C’est bien connu, on n’aime pas le lion, seulement sa dépouille.
Aujourd’hui: « L’ange rouge/Akai tenshi » de Yasuzo Masumura (1966)
Sakura Nishi, une jeune femme est envoyée sur le front comme infirmière lors de la guerre Sino-japonaise. Dans l’hôpital situé au ras des combats, elle assiste à des horreurs et subit un viol collectif. Chemin faisant, elle tombe amoureuse d’un médecin-chef qui se protège moralement en se repliant sur lui-même. Au contact de Sakura, il va s’ouvrir de nouveau à l’amour.
Avec « L’ange rouge » Yasuzo Masumura renoue avec un thème qui lui est cher: les dommages de la guerre Sino-japonaise qu’il avait déjà abordé l’année précédente dans « Le soldat yakuza ». Comme dans ce dernier, « L’ange rouge » se déroule dans un lieu clos (Un hôpital militaire dans celui-là, une caserne dans l’autre) cerné par la brutalité des combats qui se reflète dans les rapports que’entretiennent les personnages qui y vivent. Toutefois le point de vue n’est pas le même. Très masculin dans « Le soldat…. », profondément féminin ici.
Certes, la liaison que vivra finalement Sakura avec le « grand patron » n’est pas sans évoquer une certaine littérature à la Konsalik dont les adhérents du Club France Loisirs étaient familiers. Ou encore la romance médico-guerrière de Pierre Granier Defferre « Le toubib » ou Alain Delon reprenait goût à la vie grâce à Véronique Jeannot. Cependant, il n’y a pas le respect des conventions de ce genre de récit dans « L’ange rouge » (Cela dit sans mépris aucun) Au lieu de cela, il y a un enchaînement de scènes terribles rythmées par les amputations et que viennent rompre le suicide d’un blessé après que celui-ci ait déclaré son désir à Sakura, ou encore le viol collectif subi par la jeune femme. Cette partie descriptive s’achève néanmoins lorsque Sakura trouve la clé du coeur du médecin-chef. On entre alors dans une l’histoire d’un amour vrai qui naît envers et contre tout – la guerre, les jambes des amputés qui garnissent les bacs à une industrielle, la violence des hommes comme celle des femmes et, surtout, la carapace du médecin. Sans compter les propres démons de Sakura. Une fleur qui pousse sur un champ de bataille et mourra sur ce même terreau d’abominations.
Un film splendide, entre épouvante, romantisme et sensualité. A voir absolument.
Aujourd’hui: « La revanche du sicilien/Johnny Cool » de William Asher (1963)
Salvatore Giordano, jeune bandit sicilien, est sauvé par Colini, un ponte de la Mafia italo-américaine contraint à l’exil en Sicile. Après avoir aidé le jeune homme à se rétablir – et façonné de manière à le rendre plus « civilisé », Colini demande à Giordano de se rendre aux Etats-unis pour exercer sa vengeance par procuration contre ses concurrents qui l’ont obligé fuir. Une fois arrivé sur le territoire américain, Giordano rebaptisé « Johnny Cool » se met à l’oeuvre, éliminant un à un les ennemis de Colini jusqu’à ce que sa rencontre avec une certaine Darien « Dare » Guiness compromette sa besogne.
Ainsi que je l’ai précisé en introduction, « Johnny Cool » relève du Néo Noir, genre à la vérité assez difficile à définir, ne serait-ce que chronologiquement. Si son illustre prédécesseur le Film Noir suscite peu de controverses – en tout cas moins- à ce sujet, il en va tout autrement de son rejeton. Quand commence-t-il vraiment? Cela reste à voir. En revanche, il est plus facile de situer dans le temps sa disparition: le début des années 70. En effet, le Néo Noir représente la transformation progressive du cinéma criminel (Ou policier, à votre guise!) abandonnant peu à peu le classicisme pour parvenir à une crudité et une violence que ne permettaient pas les années 40 et 50.
A ce titre « Johnny Cool » est très représentatif de ce changement tant il montre une dureté jusqu’alors inédite. Et ce tant dans ce qu’il montre que dans ce qu’il suggère – notamment au travers des rapports entre les personnages ou le mot « confiance » semble ne pas exister. Par ailleurs, et c’est un point intéressant, il y a une excentricité qu’on n’avait rarement vu depuis « La soif du mal » de Welles ( Voir la chronique à ce sujet) avec sa galerie de truands pittoresques (Mention spéciale à Sammy Davis Jr avec son cache-oeil) et surtout par un aspect à la limite du fantastique. Laissé pour mort Giordano connait une résurrection grâce à Colini qui fait office de docteur Frankenstein qui le ramène non seulement à la vie mais le transforme. A ce propos, l’apparition de Giordano torse nu, la tête couverte d’une cagoule n’aurait pas déparé dans une bande gothique. Par là même, « Johnny Cool » serait un précurseur de « L’homme qui valait trois milliards », impression renforcée Richard Anderson dans un rôle de journaliste futur Oscar Goldman de la célèbre série. Le film a aussi un côté « Rat Pack » en raison de la présence au générique de membres du collectif de chanteurs, Sammy Davis Jr ainsi que Joey Bishop.
Une autre dimension intéressante est le regard sur le rapport homme/femme, le personnage de Elizabeth Montgomery qui est se plaint du manque de virilité des hommes (« La plupart des hommes ont l’air d’être des hommes mais ils ne le sont pas » Déclare-t-elle, amère.) et sent don logiquement attirée par la masculinité de Johnny. Jusqu’au moment ou elle se rend compte de ce que cache cet homme. Certains parleraient – certaines en particulier, Sandrine Rousseau, je ne désigne personne, suivez mon regard- mais la masculinité -réelle- prend divers visages. Dans le cas du personnage d’Henry Silva, c’est moins une question de genre que de statut. Celui d’un gangster, autrement dit un homme sans foi ni loi. Surtout sans loi. Et cela change tout.
En bref, un film d’exception remarquablement épargné par le temps. Riche, violent, très original. A voir!
Aujourd’hui: Edition spéciale truands qui déraillent, troisième partie. « Scarface » de Brian de Palma (Etats-unis, 1983) « Je suis…comment vous dites?…. Paranoiaque… » L’histoire de Tony Montana, immigré passé des prisons cubaines à l’épluchage d’oignons avant de se retrouver sur le trône de la cocaine dont il ne tardera pas à chuter. Que n’a-t-on écrit et dit sur…