Yakuza Pop. Le gangster nippon dans le cinéma des années 60.
Le yakuza. Une figure clé du cinéma japonais. Il est à l’archipel ce que le mousquetaire est à la France ou le cowboy aux Etats-unis. Descendant plus ou moins indigne du samourai, il est dans la réalité un personnage omniprésent, dépassant le monde du crime pour se mêler à la politique, l’économie et même l’art. Et ce, et c’est une particularité de l’île, de manière presque officielle, étant par tradition toléré (Même si ce statut a au cours des dernières décennies été remis en question, mais c’est un autre sujet)
Le yakuza est aussi une figure cinématographique, au point de constituer un genre à part entière. Présent sur les écrans dès l’Après-guerre, il explosa cependant dans les années 60. Et ce n’est sans doute pas un hasard, l’époque était celle d’expérimentations tous azimuts initiée notamment par notre Nouvelle vague. Sans compter les progrès techniques. Et l’évolution de la société.
Le cinéma nippon se fit forcément le reflet de ces changements. Le « Yakuza eiga » n’y échappa pas plus que les autres. Avant de poursuivre, il est bon de rappeler de l’industrie d’alors. Florissants, les studios japonais profitaient de l’engouement du public pour les histoires de tatoués, mais laissaient les réalisateurs libres de leurs choix. A condition de respecter les codes du genre. C’est ce qui permit à des cinéastes considérés aujourd’hui à juste titre comme des auteurs de s’exprimer dans ce cadre finalement faussement rigide. C’est le cas des artistes dont les films vont ici être traités: Yasuzo Masumura, Seijun Suzuki et Teruo Ishii. Ceux-ci purent ainsi proposer leur vision du monde interlope des truands, ou se servir de celui-ci pour donner un travail très personnel.

« Le gars des vents froids/ Karakkaze yaro/Afraid to die » de Yasuzo Masumura (1960)
Un jeune yakuza sorti de prison en catimini hésite quant à son choix de vie. Demeurer un membre de la pègre ou mener une vie honnête.
Réalisé en 1960 par Yasuzo Masumura, « Le gars des vents froids » est surtout connu pour avoir dans le rôle principal l’écrivain Yukio Mishima. Le moins que l’on puisse dire est que l’auteur, pour talentueux qu’il soit, n’est pas un acteur. Tantôt surjouant, tantôt absent, Mishima peine à se trouver et e d’autant plus que son personnage est complexe: un peu lâche, hésitant, immature. Un faible en un sens. Comme le film qui manque de force dans sa mise en scène et de clarté dans son script. Traiter de l’indécision n’oblige pas à se montrer indécis. Toutefois, le film a le mérite de montrer les yakuzas sous un jour inhabituel et finalement courageux puisque son « héros » est un faux dur qui n’aspire qu’à une vie paisible, celle que lui promet sa jeune voisine dont il est amoureux sans oser se l’avouer. Connaissant les exigences des yakuzas – lesquels contrôlaient les films qui parlaient d’eux- l’oeuvre étonne et fait figure de curiosité. Heureusement Masumura fera nettement mieux avec « Le soldat yakuza » ou encore « L’ange rouge » chroniqués dans ces pages.
Au suivant!

« La jeunesse de la bête/Yaju no seishun/Youth of the beast » de Seijun Suzuki (1963)
Un ancien policier ayant tâté de la prison et devenu détective privé pénètre le milieu criminel afin de venger la mort d’un collègue assassiné par les yakuzas.
Quand il réalise « La jeunesse de la bête » en 1963 , Seijun Suzuki a déjà une longue carrière derrière lui au sein de la prestigieuse firme Nikkatsu, ce qui lui a permis de forger son style fait de jeux sur les volumes et les perspectives. Un détail? Certes, mais qui a son importance. Quoique peu enclin à analyser son travail, Suzuki admit tout de même que cette attention portée à l’aspect visuel était du à la faiblesse de certains scripts qu’il devait mettre en image. Ce qui en fit un cinéaste très formel, à la différence de Masumura plus attaché à l’étude de caractère. Toutefois, Suzuki n’était pas superficiel, ses jeux de mise en scène n’étant jamais gratuits. Dans le cas de « La jeunesse de la bête », Suzuki use de sa caméra pour balader le spectateur ainsi que son héros. Et il accomplit ce trompe l’oeil avec d’autant plus d’aisance que cette fois, le scénario est à la hauteur. E effet, ici, rien ni personne n’est ce qu’il semble être. Le suicide du policier qui n’en n’est pas un, l’ancien policier qui se mue en truand, lequel ancien policier évolue dans un univers truqué qui le dépasse à force de le surprendre.
Un excellent film qui constitue un sommet dans la filmographie de Suzuki qui livrera quelques autres chefs d’oeuvre avant la dégringolade de « La marque du tueur »
A suivre!
