Dernière partie.
Pour finir, deux films maudits.
« Le franc-tireur » de Jean Max Causse (1972)
Michel Perrat, fils de collabo, quitte Lyon pour finir tranquillement la guerre loin de la ville. Installé dans le Vercors, il déchante rapidement, le danger le forçant à rejoindre un groupe de résistants avec lequel il devra se battre. Pour survivre.

Réalisé en 1972, « Le franc tireur » fit l’objet d’une interdiction de…trente ans! Cet ostracisme s’explique par les protestations d’associations de résistants qui trouvaient « Dégradant » le portrait de la résistance et, plus généralement, des français. En fait, il n’en n’est rien. Certes, il y a des scènes d’orgie et l’héroisme n’y est pas évident. Mais n’est-ce pas là la vie? Pas de lâches ni de braves, simplement des hommes soucieux de survivre. Le terme de « Survival » qui n’existait pas à l’époque s’applique pourtant à cette histoire tant dans la forme que dans le fond. Outre le suspense, il y a la question des situations que l’on subit. Perrat le franc-tireur subit en effet son sort, résistant malgré lui comme la Nanette du « Sauveur » était collabo sans le savoir. Toutefois, cette absence d’enjeu autre que la survie, n’empêche pas Causse de donner à son film un aspect proche du film d’aventures voire du Western, ainsi que certains critiques l’ont remarqué avant moi. Il tire à ce titre très bien partie des paysages superbes mais écrasants au cours de plans très larges appuyant la solitude des personnages.
Peu connu, mélancolique, évitant les leçons de morale et la facilité, conciliant la réflexion et une certaine forme de divertissement, « Le franc-tireur », sans être un grand film, aurait mérité mieux que ce sort aussi cruel qu’injuste.



« Lacombe Lucien » de Louis Malle (1974)
Est-il nécessaire de résumer ce film qui suscita en son temps l’une des plus grandes controverses de l’histoire du cinéma français au point que son réalisateur dut s’exiler quelques années aux Etats-unis? Allez, il faut bien que je sacrifie à l’exercice. Un jeune paysan en mal de frisson devient collabo suite au refus de son instit de l’inclure dans son réseau de résistance. Alors qu’il chemine avec ses nouveaux copains de la team kartofen, il se prend d’affection pour une jeune juive qu’il va sauver des griffes de ses potes vert de gris. Ce qui ne l’empêchera pas de subir à la libération le sort de nombre de ses pareils pauvres égarés ou vils opportunistes.

A la différence du « Sauveur » ou du « Franc-tireur », « Lacombe Lucien » bénéficia d’une couverture médiatique énorme, et pas forcément bénéfique à son auteur. Aussi, en regard de la masse de documents existant déjà sur le sujet, je serais bref. « Lacombe Lucien » partage avec les deux films précités en revanche le thème des hasards de la guerre et de leurs victimes. Tous ces personnages ont en commun d’être étrangers à l’Histoire, la grande Histoire, s’entend. La justice, l’idéal ou l’humanité n’entrent pas ou très peu dans leurs motivations. Pour Nanette, c’est l’ennui qui la pousse en toute innocence dans les bras d’un nazi, pour Perrat, c’est la survie. Pour Lacombe Lucien, c’est l’ennui, et ses désirs de garçon fruste qui l’amènent successivement à servir les occupants puis à se retourner contre eux pour les beaux yeux tristes d’une jeune femme.


De tous les films traités dans ce modeste dossier, il y a une exception: « Les guichets du Louvre » ou le héros agit par idéal et humanité. Néanmoins, il a ceci des communs avec les figures présentées par ailleurs, un pouvoir forcément limité – sinon dérisoire- face à la marche du monde.
Un dernier point afin de conclure et qui concerne la dimension idéologique de ces oeuvres. Depuis « Le chagrin et la pitié » qui avait initié avec « L’armée des ombres » un regard nouveau sur l’Occupation, l’envie de livrer un commentaire politique sur cette période s’affirma nettement. Elle n’est pas si évidente en réalité puisque le propos est d’abord d’exposer la complexité tragique d’une époque. Néanmoins de par le caractère du sujet, il est impossible d’éviter l’aspect politique. A ce titre, le monologue Horst Buccholz à la fin du « Sauveur » donne à penser: » Nous allons perdre cette guerre, mais les gouvernements de vos pays feront des choses bizarres, des choses que nous aurions pu ordonner » S’il est exact que les démocraties ne sont pas dispensées de commettre des actes moralement douteux ou condamnables, les pays dits « libres » ne peuvent être mis sur le même plan que les régimes totalitaires à la source de la seconde guerre mondiale, d’une part. D’autre part, ce genre de raisonnements présente le risque de créer des raccourcis pour le moins dangereux. Notamment celui de condamner toute l’histoire d’une nation en ne la jugeant qu’en fonction de ses « crimes » réels ou supposés. Cette démarche s’est d’ailleurs généralisée dans l’Education nationale ou les programmes d’Histoire ont fini par devenir une anthologie de l’autoflagellation. Un des derniers avatars de ce qu’il faut bien appeler cette idéologie est le livre de Cloé Korman (Une enseignante, comme par hasard!) « Tu ressembles à une juive » ou l’auteur dresse un parallèle entre la persécution des juifs sous le régime de Vichy et le sort fait aux jeunes de banlieue aujourd’hui, tout cela au nom de la supposée « vieille tradition de racisme de la France »
Je laisserai à chacun tirer ses propres conclusions. Ensuite il convient de ne pas faire un « haro sur le baudet » quant aux films chroniqués ici qui avaient rempli leur mission qui était de lever le voile sur les aspects dérangeants de notre histoire. Il va de soi qu’il doivent être enseignés et connus. Mais pas au point de tourner au masochisme ou au reniement de soi. Ce n’était pas, du moins à mon sens, l’intention de ces films. D’ailleurs le pouvoir du cinéma ne va pas jusqu’à modeler les opinions du public. L’échec des productions Disney de tendance « Woke » en est la preuve. Non, le cinéma reflète les réalités et, plus encore, les aspirations du public. Les cas évoqués dans le cadre de ce dossier, appartiennent à un temps de contestation et de remises en cause tous azimuts dont ils sont les échos. Mais avec mesure. Ce qui permet de les considérer comme des leçons d’histoire – dans les limites de leur genre- et en aucune façon des leçons de morale.
A bientôt!
