Le goût de l’Amérique.
Aujourd’hui: De Mickey à Donald. Mickey Spillane, Mike Hammer et leurs clones jusqu’à Donald Trump. Les aventures de la virilité entre passé et présent , réalité et fiction.
Raymond Chandler disait des livres de Mickey Spillane qu’en comparaison la pire littérature de gare était moins mauvaise. Robert Aldrich qui adapta « En quatrième vitesse » trouvait que Spillane était un ennemi de la démocratie, un fasciste. Plus tard le « Tsar du Noir » romancier/ critique/ dramaturge Eddie Muller renchérit encore désigna les oeuvres de l’auteur susmentionné comme du « Fascisme édulcoré ». Et rebelote.Mais qu’est-ce qui a valu à cet homme de telles avanies? Pour répondre, il convient de faire un rappel – pour ceux qui connaissent- et un appel – pour ceux qui ne connaissent pas- quant à ce monsieur et à sa littérature. Frank Morrison Spillane, natif de Brooklyn qui passa une guerre comme instructeur de l’Air Force décida une fois libéré de se consacrer à la littérature noire ( Après un passage par la case bandes dessinées) puis publia son premier opus en 1948: « I, the jury/J’aurai ta peau » lequel mettait en scène le détective privé Mike Hammer. Ce héros appelé à devenir récurrent était dur, brutal, peu soucieux des règles et montrait une attitude fort cavalière envers les dames, lesquelles semblait aimer cela. Il n’aimait guère ce que d’aucuns nomment les minorités – les travestis et les hommes efféminés ne trouvaient pas grâce à ses yeux. Il combattait des truands hideux, tantôt mafieux, tantôt communistes, tantôt milliardaires à la fortune douteuse. Et surtout, il détestait tout le monde. Les pages relatant ses exploits étaient remplies de femmes saintes ou martyres (Parfois les deux) de personnages secondaires pittoresques, de coups de feu et de passages à tabac dont il était permis de se demander comment le privé pouvait sortir vivant.

Hammer se situait loin des ambivalences des enquêteurs à péages mélancoliques de Chandler ou Dashiell Hammett. Chez lui, ni cas de conscience, ni retenue. Au nom du bien et des valeurs traditionnelles américaines – le puritanisme en moins. Car, qu’on se le dise, Mr Hammer troussait gaillardement au cours de ses aventures rendant les parties de jambes en l’air aussi indispensables que les fusillades et les bagarres à la recette. C’est d’ailleurs l’une des raisons du très grand succès rencontrés par ses livres. Une oasis d’érotisme dans un désert de morale étriquée. En un sens, Spillane oeuvra autant pour la libération des moeurs que le King en personne. Son public état constitué de militaires usagers des trains longue distance, d’adolescents et de messieurs moyens qui se rêvaient Mike Hammer. En fait, le même lectorat que Gérard de Villiers chez nous et un peu plus tard.
Evidemment, le cinéma ne pouvait laisser passer une telle mine. Les adaptations ne tardèrent donc pas. De nombreux interprètes s’y collèrent, oubliés de ons jours pour certains. Biff Elliott, Robert Bray, Anthony Quinn et particulièrement Ralph Meeker dans « En quatrième vitesse ». Hélas, vu l’état de la société d’alors, les réalisateurs durent assagir considérablement le matériau de base. Y compris Spillane lui-même qui incarna en personne son héros (Alter-ego?) dans « Solo pour une blonde/The girl hunters » de Roy Rowland (1963) curieusement réalisé en Angleterre!
La télévision s’y frotta également et ce dès 1958 avec la série fort justement intitulée « Mike Hammer » avec Darren McGavin dans le rôle titre, inaugurant la longue généalogie des privés cathodiques dont le triomphe fut tel que les privés du petit écran en vinrent à remplacer presque complètement leurs homologues en celluloid à la fin des années 60. Au cinéma; le privé rejoignit en effet le passé, n’en sortant quelors d’hommages nostalgiques ou parodiques.
En cela, Spillane marque de par son parcours les évolutions d’un genre, ou plutôt d’un sous-genre, celui du détective privé. Quand il apparaît à la fin des années 40, Spillane impose un ton nouveau par une violence jusque là peu vue dans les pages des magazines de littérature populaire (Pas jamais vues, il y eut des précurseurs en la matière dès la fin des années 30, notamment Stev Harrison, création du très prolifique auteur de Conanle barbare Robert E. Howard, dont ce fut la seule incursion dan le genre policier qu’il avouait ne pas aimer) Lorsqu’il s’en éloigne pour se tourner vers l’espionnage, cette figure marquante de la Série noire tend à s’effacer malgré le Lew Archer de Ross Mac Donald et autres. Il est en cela le dernier d’une race représentée dans son cas par un personnage extrême, expéditif, misanthrope. Lequel préfigure d’autres icônes similaires, l’inspecteur Harry sur le grand écran ou, pour rester dans le domaine de la littérature, Lloyd Hopkins, le redoutable inspecteur du LAPD crée par James Ellroy dont les aventures s’étalèrent sur trois romans. Il faut à ce propos donner que les deux créations susmentionnées sont des détectives et non des détectives privés. Il y aurait du reste beaucoup à dire de cette dichotomie entre police officielle/police privée mais on sort du cadre de cet article.

Et le style dans tout ça? Le style c’est l’homme disait je ne sais plus qui. Peut être. Mais le style c’est d’abord ce qui habille le texte, c’est ce qui exprime le propos de l’auteur, y compris quant il est simple et direct comme celui de Spillane. « Laissez le sens choisir les mots » disait Orwell. Sans doute Spillane ignorait il l’existence de ce conseil. Mais il l’appliqua de toutes façons. Le style de Spillane, car il en avait un, colle à ses récits ainsi qu’à sa ville: New York. C’est du vernaculaire transpirant l’énergie et la coloration de la presqu’île de la côte est. Argotique, rythmée, vivante, une langue musicale proche d’une version pulp des tenants de la Beat Generation, Kerouac et ses séides. Hélas, aucune traduction française ne pouvait rendre justice à ce texte. Rien d’étonnant, quand il s’agit de s’attaquer à ce registre particulier à la limite de l’oralité. Barbey D’Aurevilly le signalait déjà en son temps: « On peut parler plusieurs langues, mais on ne cause qu’en une seule »
Eh oui, l’ami Mickey avait beau claironner n’écrire que pour l’amour de l’argent – ce qui était sûrement vrai, l’argent n’étant pas un tabou en Amérique, ne l’oublions pas!- il avait bel et bien une plume.

Cette présentation achevée (Un peu longue, j’en conviens) j’en viens à la deuxième partie de cette article , la mauvaise réputation. Ce n’est un secret pour personne et c’est un fait qui n’était déjà pas nouveau au moment ou Spillane émergea: le monde de la culture au sens large est de gauche. Cela était d’autant plus sensible à cette époque que le monde encaissait le traumatisme de la Guerre. Il découla de cet état de fait de nombreuses conséquences, parmi lesquelles la crainte d’un retour des régimes totalitaires à l’origine du conflit qui venait de se terminer. En effet, lesdits régimes avaient récupéré et, il faut l’admettre, perverti certaines valeurs, dont la force. Aussi n’est-il pas étonnant que les gouvernements qui s’installèrent à la suite de la victoire sur l’Axe décidèrent d’injecter une certaine dose de compréhension à l’égard de la criminalité. L’exemple le plus connu de ces politiques reste évidemment L’ordonnance sur la justice des mineurs de 1945. Naturellement, la culture se faisait l’écho de cette compréhension – pour ne pas dire cette complaisance- à l’égard de la criminalité. Le truand était populaire, chez Simonin ou Lebreton en littérature, avec Gabin au cinéma. Aux Etats Unis, le flic était souvent remis en question. Névrosé dans « La maison dans l’ombre/On deadly ground », corrompu dans « Sur la tarce du crime/Rogue cop » ou « Du plomb pour l’inspecteur/Pushover », sans scrupules et sûr de son bon droit jusqu’à commettre le pire dans « Histoire de détective/Dtective story »
Dans ce contexte, un adepte de la justice expéditive avait – et conserve encore- aux yeux d’une certaine gauche des allures de bras tendus. A cela s’ajoutait que le moment de gloire de Spillane coincidait avec la Chasse aux sorcières, le vaste mouvement anticommuniste initié par le sénateur Joseph MacCarthy qui touchait jusqu’au monde du spectacle. Cette période de procès politiques qui n’était pas sans rappeler ceux qui se tenaient de l’autre côté du rideau de fer, a laissé une cicatrice dans la mémoire américaine, ainsi que le prouva les huées à l’encontre du cinéaste Elia Kazan lors d’une remise de prix pendant les années 1990, car ce dernier avait dénoncé ses collègues à la commission MacCarthy. Certes, Spillane n’a – du moins à ma connaissance- jamais participé à ces événements, se contetant de pester contre les rouges dans ses livres. Toutefois, il est évident que cette atmosphère n’était pas pour lui déplaire. Ce qui lui valut d’être associé à cette réaction et de lui donner un deuxième mauvais point.
Le troisième mauvais point concerne l’image très étudiée que se donnait l’écrivain. Brosse militaire, costume strict et ample couvrant une large carrure, Fedora à haut bandeau, la tournure d’un flic en civil. Un symbole de force et d’autorité qui ne passerait plus de nos jours au milieu des mangeurs de quinoa.
Quatrième mauvais point: l’attitude envers les femmes. Spillane était un séducteur qui emballait presque autant que son héros, il suffit pour s’en convaincre de voir ses nombreux mariages et son attitude envers les femmes à lire entre les lignes ses entretiens pouvait se résumer à la formule: « Je les attrape par la chatte. » Soit, c’était entre les lignes mais cela ne laissait que peu de place au doute. J’ai fait ici évidemment référence à la célèbre phrase de Donald Trump. Exprès. Et ce qui justifie le titre de cet article.
Car les mauvais points évoqués plus haut, ne sont-ce pas ceux attribués à l’ancien président des Etats Unis par les gardiens de la morale actuelle? Ce qui rend Spillane d’actualité, aussi étonnant qu’il paraisse, c’est cette correspondance un personnage fictif et l’autre réel mais qui incarnent tous deux ce que notre époque condamne car elle confond la force et l’usage qui en est fait, considérant que celle-ci est forcément toxique. Si tel était le cas, Trump n’entraînerait pas derrière lui ces myriades de partisans. Alors, souvenons nous et prenons de la graine des leçons du privé au coeur dur et de son créateur. Les poings peuvent servir. En ce moment plus que jamais.
















