Alexandre Léger auteur rétro

Tout l’univers

Souvenirs de 1984.  » Un amour de Swann » une Madeleine sans gluten.

Marcel Proust, Catleya, le petit pan de mu jaune, la phrase musicale de Vinteuil et bien sûr, la Madeleine. Marcel Proust avait le sens du décorum langagier, chose bien utile pour faire passer les sept volumes de « La recherche du temps perdu » étude de moeurs à la maniaque précision et à la longueur terrifiante sise dans le grand monde parisien de la Belle époque. Autant dire qu’on s’ennuie ferme et que tenir devant ce kouglof demande une patience de maître de thé japonais. Soit, je suis injuste. L’oeuvre a ses mérites, notamment celui d’avoir capté admirablement le travail de la mémoire. Et il faut bien reconnaître les fulgurances qui parsèment l’ouvrage, de la poésie, de l’émotion et même parfois de l’humour dont Proust pouvait faire preuve. A l’occasion. Car il n’en demeure pas moins que comme le disait le grand Céline  » 300 pages pour nous faire comprendre que Tutur encule Tatave, c’est trop! »

Quoiqu’on en pense, « A la recherche du temps perdu » demeure un mastodonte qui effraie certains lecteurs, et qui, longtemps a découragé les cinéastes. Le premier d’entre eux fut Visconti, lequel renonça vite en raison de sa santé déclinante et ce d’autant plus qu’elle avait été rudement éprouvée par le tournage de « Ludwig, le crépuscule des Dieux » Joseph Losey s’y frotta à son tour, allant beaucoup plus loin que son confrère italien, écrivant un scénario très détaillé avec le concours du dramaturge anglais Harold Pinter. Hélas pour lui, le projet se révéla d’une ampleur telle qu’il suscita le refus des producteurs, effrayés par les sommes à mettre sur la table.

Finalement, comme cela arrive souvent au cinéma, Proust eut droit à sa case sur le grand écran. Petite case que lui dessinèrent le metteur en scène allemand Volker Schondorff et le romancier Jean Claude Carrière. Petite case, oui, car, loin d’englober la totalité du tentaculaire roman de Proust, leur adaptation se limita aux affres sentimentales de Swann contenues dans le premier volume « Du côté de chez Swann » Ah, Swann, grand bourgeois parisien et juif assimilé par ce milieu antisémite qui souffre mille morts à cause de la demi-mondaine Odette dont il se demande si elle lui est bien fidèle et, surtout, si dans le passé elle n’a pas collé des timbres avec des disciples de Sapho.

Cela donnera « Un amour de Swann », coproduction franco-allemande à la distribution essentiellement française à l’exception de deux des trois têtes d’affiche, le britannique Jeremy Irons en Swann, la transalpine Ornella Mutti en Odette et Alain Delon en Baron de Charlus (Liberté prise avec le matériau choisi, le personnage du baron inverti n’intervenant vraiment que dans le troisième volume) On trouve aussi Marie Christine Barrault, Jean François Balmer (Qui jouera plus tard dans une autre adaptation de Proust « Le temps retrouvé » de Raoul Ruiz) Fanny Ardant et même Charlotte de Turckheim, ainsi que en maître d’hôtel antisémite Jean Pierre Coffe, pas encore éructant « C’est de la merde! » devant ne tranche de jambon industriel.

Et tout ça pour quoi? Chez Proust, encore une fois, il ne se passe pas grand chose et en ce sens le film est fidèle à l’oeuvre, se contentant de suivre le héros dans sa traque obsessionnelle de son aimée supposément infidèle, le tout entrecoupé des dragues de Charlus qui va jusqu’à ramener un jeune homme juif à longue crinière – d’ailleurs absent du roman- dans son restaurant favori hostile aux juifs. Et sinon? De longs passages sans dialogues mais pas sans musique (Une bouillie d’avant-garde soporifique) de beaux costumes et une photographie pas mauvaise mais bien trop sombre qui donne à croire que le chef opérateur était accro aux économies d’énergie, tendance « C’est pas Versailles ici! » Jeremy irons semble égaré – peu aidé il est vrai par le doublage- Il en va de même pour Ornella Mutti, pour une raison identique. Cela ne remet pas en cause leur talent au demeurant.

Au final, un travail inachevé ou le plus gênant n’est pas les ajouts, ni le méli-mélo d’emprunts à des parties autres que celle choisie comme base du scénario. Non, c’est l’absence de réflexion sur le souvenir qui faisait tout le poids du propos de Proust. Ironiquement, un film sorti la même année s’attaquait avec autrement plus de profondeur à la question tout en se tenant très éloigné des mondains proustiens: « Il était une fois en Amérique » de Sergio Leone, lequel fut qualifié par certains journalistes de « A la recherche du temps perdu chez les gangsters »

Tout cependant n’est pas à jeter dans « Un amour de Swann », Alain Delon parvient – et il est bien le seul- à donner une vie cinématographique à son personnage et surtout, le film a le mérite d’avoir été fait, ouvrant la voie à d’autres tentatives. De la pire « Le temps retrouvé » à la meilleure réalisée par Nina Companeez pour la télévision.

Jean Pierre Coffe à l’extrême-droite de la photo.

A bientôt!


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