Figures françaises.
Aujourd’hui Bollardière, Aussaresses, l’ange, le démon et la question.
Jacques Pâris de Bollardière (1907-1986), Paul Aussaresses (1918-2013). Deux généraux, deux hommes qui eurent le même point de départ, la branche armée de la France Libre qui les forgea. Bollardière forma au terme de la Seconde guerre mondiale le futur RPIMA (Régiment parachutiste d’infanterie de marine) unité d’élite équivalente du SAS britannique. Aussaresss quant à lui se retrouva à la tête de la onzième demi-brigade parachutiste (BPC) bras armé du SDECE, services secrets français de l’époque. Largement décorés l’un et l’autre, figures de la résistance et sauveurs de l’honneur national, ils connurent après le second conflit mondial des trajectoires pour le moins dissemblables.
Pour la même raison: les guerres coloniales. Aussaresses pratiqua le renseignement de manière musclée en Algérie, déjà par ce que d’aucuns appellent le massacre et d’autres l’opération de Philippeville en 1955, ensuite et surtout lors de La Bataille d’Alger, ou il fut responsable des interrogatoires. Il s’en ouvrit au début des années 2000 dans un livre, ou il justifiait ses actions au nom de la protection des civils, il est vrai souvent victimes des attentats du FLN. Ses passages à la télévision ou il évoquait ses actions sans complexes et même avec fierté suscitèrent l’émoi et lui accolèrent l’image d’un vieux soudard borgne et dénué de scrupules.

Général Jacques Pâris de Bollardière.

Bollardière au Larzac. Non, en dépit des apparences, il n’est pas à la mosquée!
Bollardière en revanche suivit le chemin inverse. Outre ses années en Indochine qui contribuèrent à le dégoûter du colonialisme, il avait au départ une certaine aversion pour la violence. Cette dernière avait d’une part pour source sa foi chrétienne et d’autre part les horreurs pratiquées dans les deux camps auxquelles il avait assisté lors de ses années dans la résistance. Sachant cela, il était logique que cet homme se révoltât contre la torture, allant jusqu’ à la dénoncer publiquement par voie de presse. En l’occurrence le magazine « L’Express » de l’inénarrable Jean Jacques Servan-Schreiber. A ce propos, je me permet une anecdote personnelle quant aux réactions provoquées par ces révélations. Mon grand père lui-même ancien militaire et partisan de l’Algérie française avait son avis sur le sujet: »Bollardière se rend ridicule à faire le con avec JJSS!!! » Preuve qu’un peu partout en France à l’époque, chacun y allait de son opinion, ce qui permet de jauger l’importance de l’événement.

Il y eut le temps des guerres, des révélations précoces ou tardives puis le temps de la paix que forcément les deux hommes occupèrent différemment. Bollardière tourna au vert, s’engageant au service de nombreuses causes sociales, la plus connue étant celle du Larzac. Aussaresses quant à lui se fit militaire globe-trotter, cumulant les brevets de parachutisme dans tout les pays ou il passait. Vous vous douterez qu’il n’y allait pas seulement pour les joies du saut et le tourisme mais aussi et d’abord pour faire profiter les armées étrangères de ses compétences en matière de renseignement. Ainsi, il se retrouva aux USA instructeur à Fort Benning et Fort Bragg (L’Armée américaine reprit au Vietnam à la lettre les techniques utilisées en Indochine et lors de la Bataille d’Alger) avant d’aller plus au sud, au Brésil au moment de la dictature militaire.



Général Paul Aussaresses.
Soit, mais tout cela pour en venir ou? La réponse est dans le titre de cet article. L’ange, c’est Bollardière. Le militaire antimilitariste, le héros des causes justes, l’homme qui s’est dressé pour dire non à toutes les horreurs, nazies ou coloniales, bref le personnage rêvé pour qui veut élever des statues et Le démon c’est Aussaressses, le bourreau, la massacreur, le monstre au service des tyrannies et de l’impérialisme américain. Et la question quelle est-elle ? En l’espèce, il ne s’agit pas de la torture -quoiqu’il eut été tentant de lui donner ce sens dans ce contexte- mais bien d’une vraie question: Comment ces deux hommes partant de bases identiques ont-ils pu suivre des voies à ce point antagonistes?
Chacun aura bien entendu sa réponse. Voici la mienne que je m’autorise peut être indûment, n’ayant pas vécu de guerre. La différence entre Bollardière et Aussaresses est – qu’on me pardonne ce mot pompeux- philosophique. Bollardière, chrétien et, il faut le dire, universaliste, se battait pour « …une humanité qui cherche douloureusement sa voie. » Aussaresses avait une vision plus nationale, patriote, certains diront bornée. Une différence de tempérament les séparait également. La discipline. Sacrée chez Aussaresses, contestée chez Bollardière et ce dès l’académie militaire, dont il sortit seulement sergent, ce qui était une punition, les élèves quittant en principe leur formation sous-lieutenant. On pourra ajouter que pour ce qui concernait Aussaresses, quelque chose clochait et citer pour l’occasion la phrase d’Héie de Saint Marc: « Certains hommes portent une part mauvaise en eux et deviennent de salauds. »
Drôle de réponse hein? Mais que dire d’autre? Que la forme ultime de violence, la « Folie organisée » comme disait Samuel Fuller, autrement dit la guerre, suscite chez les hommes des réactions souvent diverses, toujours intenses. Aussi m’a-t-il paru opportun de rapprocher ces figures militaires opposées et pourtant issues du même creuset qui incarnent ce cas de figure. Je m’interdis tout jugement, étant mal placé pour le faire.
Une dernière chose, je tenais à dédier cet article à nos soldats, dont j’espère que notre président dans son inconséquence proverbiale ne les enverra pas en Ukraine. Je tenais à dédier également à tous ceux qui ont combattu en Algérie, appelés, engagés, simples soldats ou officiers. Et plus particulièrement à mon père qui se retrouva dans les djebels, avec tant d’autres jeunes hommes de sa génération. Il y aura connu peu de combat mais assista à la torture. Il dut ce triste privilège en raison de sa compétence en arabe. Il parlait en effet fort bien cette langue pour avoir passé sa jeunesse au Maroc. Ce fut par ma mère que j’appris cet épisode de la vie de mon père, qui n’en parla presque certainement qu’à sa femme.
A bientôt.
