Alexandre Léger auteur rétro

Tout l’univers

Le cinéma français

Aujourd’hui: « Solo » de Jean Pierre Mocky (1970)

Cabral, violoniste sur un paquebot et accessoirement voleur, vient au secours de son frère, un activiste gauchiste.

« Solo » , polar politique, marque un tournant, sinon une rupture, dans la carrière de Jean Pierre Mocky, le réalisateur ayant jusque là livré des comédies tantôt burlesques (« Un drôle de paroissien ») tantôt amères tel son premier film « Les dragueurs » sorti en 1959. Ce changement de ton s’explique pour partie par l’influence des événements alors récents de mai 68. Gauchisme, contestation, jeunesse désabusée mais décidée malgré tout à poursuivre le combat. Le tout vu par le prisme du récit criminel et équilibré par le personnage de Cabral joué par Mocky lui-même. Pourquoi ce dernier apporte-t-il un équilibre? Parce qu’il se situe dans un entre-deux, il partage avec son frère le même état de marginal mais se distingue de celui-ci par un pragmatisme confinant au cynisme.

« Solo » a déjà fait l’objet de nombreuses analyses, pertinentes et même brillantes, aussi n’aurais-je pas la prétention de faire mieux. Cependant, je souhaite apporter ma modeste contribution, ma pierre ou mon caillou à l’édifice. « Solo » a souvent été qualifié de film gauchiste en raison de son thème et de ses personnages. Cela pose une question: Un film traitant de ces questions est-il pour autant gauchiste? Soit, Mocky était de tendance libertaire mais si l’on regarde « Solo » attentivement, on se rend compte que le rouge et noir avec lesquels certains on voulu le repeindre ne sont pas si évidents. Cette hypothèse est quelque peu mise à mal lorsqu’un jeune contestataire déplore avec une grande tristesse que « Avant les gens mouraient pour la patrie, Dieu ou le Roi…Maintenant on ne pense qu’à acheter ou vendre….c’est un monde idiot… » Soit, c’est un constat acerbe et, pourrait-on ajouter, désespéré. Mais il n’est pas précisément de gauche. En cela, ce propos rejoint la réflexion du cinéaste italien Giulio Petroni qui trouvait ridicule qu’on colle une étiquette « gauchiste » à son western « Tepepa » parce qu’il était centré sur un révolutionnaire mexicain. Cette remarque ne serait pas déplacée quant à « Solo » qui dépeint certes une France ou de vieux bourgeois s’encanaillent avec des jeunesses lors de partouzes, dénonçant l’hypocrisie de la société, mais la dénonciation n’appartient pas qu’à la gauche. Cela n’en fait pas pour autant un film de droite non plus. Ici, il s’agirait plutôt d’une révolte véhémente mais neutre, que chacun peut partager, quelles que soient ses opinions. Par ailleurs, l’histoire est parsemée d’alliances à priori contre-natures entre la gauche de la gauche et la droite de la droite. Un exemple fameux de ce genre de convergence eut lieu dans le Japon dans les années 1920, période lors de laquelle de jeunes officiers s’unirent aux anarchistes face au chaos politique qui frappait leurs pays dominé par les intérêts d’affaires.

Mais je m’égare un peu. Pour en revenir au cinéma proprement dit, « Solo » inaugura une sorte de cycle dans la carrière de Mocky avec ce personnage joué par lui-même, cynique mais déterminé et, plus que tout, ne fuyant jamais son destin. Et toujours coiffé d’un chapeau. Cette figure récurrente réapparaîtra dans « L’albatros » (1971) « L’ombre d’une chance » (1973) « Un linceul n’a pas de poches » (1974″ et enfin « Le piège à cons » (1979) Peu importe qu’il soit activiste en cavale, journaliste, ou autre, peu importe son nom qui change à chaque fois. C’est lui dans tout les cas, cette silhouette à chapeau qui défie l’ordre établi. Peut-être moins par conviction politique que par une soif de justice. Ce qui se retrouve aussi bien chez des figures associées à la droite, comme Lino Ventura redressant les torts quoiqu’il lui en coûte depuis « Dernier domicile connu » jusqu’à « Adieu poulet » que d’autres vues comme plus à gauche comme Patrick Dewaere, adjoint survolté de Ventura dans « Adieu poulet » ou juge implacable dans « Le juge Fayard dit le sheriff »

En conclusion, « Solo » est un reflet de son époque, de ses confusions et de ses malaises, entre nostalgie d’un temps meilleur et l’espoir en un avenir utopique mais incertain. Et, il faut le dire, il est de ceux qui parvient le mieux à porter à l’écran cet état moral. Enfin, il faut signaler la belle et obsédante musique de Georges Moustaki.


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