Alexandre Léger auteur rétro

Tout l’univers

Georges Perec, de clown littéraire à génie créateur, ou le parcours d’un de nos derniers grands écrivains.

Georges Perec (1936-1982) de son vrai nom Gargas Parak, fils d’immigrés juifs polonais connut en tant qu’auteur plusieurs vies ou plus exactement fut regardé diversement au cours de son évolution.

Entré dans la République des lettres, selon l’expression consacrée, à la fin des années 50, il fit sensation en 1965 avec « Les choses » qui lui valut le prix Renaudot et définit par ce livre le ton de son oeuvre. Ce roman décrit la vie d’un jeune couple qui se berce dans les délices de la société de consommation sous la forme d’un inventaire d’objets divers et variés à l’utilité parfois discutable. Contrairement à d’autres auteurs qui se livreraient plus tard à l’exercice avec une certaine agressivité, Perec se montre ironique et très précis dans le tableau qu’il dresse du consumérisme qui s’empare alors de la France. Outre cette ironie, ce qui distingue Perec de ses successeurs, c’est la précision quasi-maniaque des objets qu’il présente au point que ceux-ci effacent les personnages qui ne sont finalement plus que ce qu’ils achètent. « Les choses » se situe entre le pathétique mouvement du « Nouveau roman » décidé à casser les codes de la narration classique et le Béhaviorisme américain, attaché à la simple relation des actes des protagonistes, et les « Mythologies » du linguiste escroc Roland Barthes (Non, pas Ernest et Barthes!) dans son portrait des us et coutumes de la société contemporaine. En bref, le livre, pour faire un jeu de mots facile, est à la page. Et même en avance. Il demeurera une référence bien au-delà de son époque et de son pays d’origine, puisque son influence sera notamment très perceptible sur « American psycho » de Bret Easton Ellis , récit des crimes sanglants commis par un certain Patrick Bateman, jeune cadre supérieur très (Trop?) propre sur lui. Ce dernier par le soin maniaque qu’il apporte à ses tenues rappelle les obsessions des personnages des « Choses », mais à la différence de ceux-ci, il va au bout de sa déshumanisation. De mettre sa personne et ce qui la fait valoir au centre de tout, Bateman en vient à ne plus trouver de sens à la vie que par l’assassinat.

Bien entendu, Perec est beaucoup moins sombre. Foin des digressions, ce roman qui n’était pas son premier définissait son oeuvre à venir, en particulier par les contraintes surprenantes que l’auteur se donnait afin de parvenir sinon à une forme nouvelle, en tous cas sensiblement différente. Le cas plus célèbre est celui du diptyque « La disparition » et sa suite « Les revenentes » Pour ceux qui ne connaissent pas, la faute d’orthographe est ici volontaire. « La disparition » est un roman policier d’un genre inédit puisque la disparition en question est celle de…la lettre « E »! En effet, pas un mot de ce roman ne comporte cette lettre sans y perdre le moindre atome de cohérence. Puis, avec cette malice qui le caractérisait, Perec donna à cet opus sa fameuse suite « Les revenentes » ou cette fois le « E » absent du précédent opère un retour fracassant autant qu’envahissant. Sans jamais là non plus sombrer dans le ridicule. Si la presse salue le tour de force, il en est parmi es membres de cette corporation qui commencent à considérer Perec comme un pitre doué et guère plus. Un génie de l’exercice de style, genre dans lequel il s’est illustré quelques temps auparavant avec « Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour » ou, à l’instar de Raymond Queneau (Qui l’avait certainement influencé) dans ses fameux « Exercices de style » il fait raconter à plusieurs personnages la même anecdote insignifiante afin de jouer sur les niveaux de langue et par là-même la diversité des regards sur un même événement, aussi dérisoire soit-il.

L’autre reproche qui lui sera fait portera sur le manque d’émotion, la maestria occultant la vie. « Un homme qui fort » apportera un démenti à ces soupçons par son tableau précis et ans pathos d’un homme qui sombre dans la dépression. Las, cela ne suffira pas à convaincre. Pas plus que que « W ou le souvenir d’enfance » évocation nostalgique et sensible de ses jeunes années. Par ailleurs, le goût de Perec pour les mots croisés et le « sport cérébral » (Comme disent les médecins dans les maisons destinées au troisième âge) entretenait cette image de savant humoriste et surdoué mais à priori incapable de dépasser ce statut.

Puis vint 1978. Année de la parution de « La vie mode d’emploi ». L’histoire? Simple et complexe à la fois. La vie des locataires d’un immeuble et le destin même dudit immeuble, ce qui permet à l’écrivain de sauter d’un registre à l’autre. Drame, satire, chronique sociale, voire aventures. Il aborde également par ce biais des thèmes très variés, le mariage malheureux, l’ascension sociale, le chômage, l’ambition, les querelles de voisinage ou encore la transsexualité. Perec emprunte dans la foulée des formes diverses, narration classique, courrier, article de presse, procédés qui ne sont pas originaux en soi mais dont le cumul finit par aboutir à quelque chose ne ressemblant à rien de connu. Puzzle, rébus sont des mots qui viennent forcément à l’esprit, et ce évidemment à cause de ce que d’aucuns voient comme le « passif » de Perec. Mais rien de tout cela n’est gratuit ni ne relève d’une tendance à l’épate. Perec ici ne questionne pas, ne malmène pas le récit contrairement aux tenants du nouveau roman, au contraire il pousse l’art du récit dans ses retranchements. Et avec quel talent. Sinon avec génie.

De surcroît, l’émotion est au rendez-vous, n’en déplaise à certains. En particulier à la fin du roman qui voit mourir le vieil homme au puzzle – fil rouge de l’histoire- et reste un moment poignant de littérature. Tout cela contribua à asseoir définitivement Georges Perec comme l’auteur majeur qu’il était depuis le début.

Je n’en dis pas plus afin de ne pas gâcher le plaisir de votre découverte, car oui, je recommande vivement cet ouvrage. En guise de conclusion, deux livres clés de l’auteur « Je me souviens », recueil de notes parfois humoristiques et piquantes et « Ellis island » évocation du célèbre lieu de triage du port de New York ou l’on décidait du sort des immigrés venus d’Europe, à travers laquelle Perec se confronte à sa judéité.

Perec peu avant sa mort écrivit l’adaptation de « Série noire » pour Alain Corneau, film qui porta décidément malheur à nombre de ses participants dont Patrick Dewaere, son interprète principal qui se suicida en 1982. L’année même de la mort de Perec, terrassé par un cancer.

Cela dit, et ce afin de ne pas finir sur une note trop sombre, citons Perec qui ne manquait pas d’humour lorsque dans « Je me souviens » il décochait cette pique à l’endroit d’Alain Robbe-Grillet, figure du Nouveau roman: » Je me souviens que Alain Robbe-Grillet était ingénieur de Centrale »!

A bientôt!


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