Le cinéma français.
Aujourd’hui: « Mais ne nous délivrez pas du mal » (1969) de Joel Séria.
« Au fond de l’inconnu pour trouver du nouveau » Charles Baudelaire.

Au commencement, il y eut en Nouvelle Zélande l’affaire Parker-Hulme, laquelle défraya la chronique en 1954. Juliet Hulme et Pauline Parker, deux adolescentes tuèrent la mère de Pauline à coups de brique (!) Les jeunes filles furent condamnés à cinq ans de détention (La peine de mort pour les mineurs étant interdite dans ce pays) ainsi qu’à l’interdiction absolue de se revoir. Elles reçurent en revanche de nouvelles identités. Si Juliet revint à l’anonymat en exerçant la profession de monitrice d’équitation, Pauline devint par contre une romancière à succès sous le nom de Anne Perry.
Cette triste histoire inspira pièces de théâtre et romans ainsi que deux films. Le plus connu reste à ce jour « Créatures célestes/ Heavenly creatures » (1994) de Peter Jackson qui révéla Kate Winslet mais aussi un français qui le précéda de beaucoup « Mais ne nous délivrez pas du mal » dont il va être question ici.

Donc, vingt cinq ans avant Peter Jackson, un cinéaste français s’empara de ce fait divers sanglant qui marqua d’autant plus son époque qu’il venait d’un pays qui ne faisait guère parler de lui. A la différence du néo-zélandais qui suivra de près l’histoire d’origine tout en se permettant quelques escapades oniriques, Joel Séria n’en n’a repris que certains éléments pour créer un récit très personnel. A ce titre, cette tragédie peut surprendre de la part du futur auteur des paillardes « Galettes de Pont-Aven » mais, à la vision d’un certain nombre d’éléments, le choix de se sujet s’avère logique.

Au départ, Séria reprend la trame d’origine: deux adolescentes liées par une très forte amitié en viennent à commettre le pire. Comme dans le fait-divers, les filles sont liées par une très forte amitié, comme dans le fait divers elles s’ennuient dans le cadre d’une société provinciale rigide et encore très marquée par le poids de la religion. Comme dans le fait-divers, elles se réfugient dans un monde très personnel influencé par la culture mais -et c’est l’une des premières différences avec le récit d’origine- sont folles de poésie, citent Baudelaire et Lautréamont, là ou Hulme et Parker se gorgeaient de Mario Lanza ( Crooner sirupeux des fifties) des romans d’aventures teintés de science fiction de William Earl Johns « Biggles » et de certaines stars du cinéma hollywoodien des années 50, tels Orson Welles, James Mason et surtout Mel Ferrer (Mais pourquoi???!!!!) Pour l’anecdote, les goûts des deux adolescentes sont typiques des classes moyennes britanniques de leurs temps (Britanniques, oui, car la Nouvelle-Zélande restait sous influence culturelle du Royaume Uni) la science fiction et le Jazz (Les crooners étaient considérés comme appartenant au Jazz) étant un marqueur social à l’époque. Aussi, ce clivage entre culture populaire anglo-saxonne et culture littéraire latine et donc française marque-t-il un premier écart d’importance entre la réalité et la fiction.
L’autre différence majeure touche à la nature de la relation entre les filles: l’homosexualité. Elle fut bien entendu évoquée lors de l’affaire Parker-Hulme afin de comprendre l’intensité des rapports qu’entretenaient les deux impétrantes. Or, si Pauline Parker reconnut que son amitié pour Juliet Hulme était obsessionnel, elles n’étaient en rien lesbiennes.
La troisième, et la plus importante différence, touche aux actes en eux-mêmes. Quand le meurtre commis par Parker et Hulme relevait d’un accès de violence passager, les héroines de « Mais ne nous délivrez pas du mal » décident, ainsi que le titre l’indique, de se consacrer à la nuisance de leur prochain. Elles commencent par de simples comportements de chipies, par exemple en « allumant » un fruste vieux garçon, puis ridiculisent le garçon de ferme simple d’esprit (Merveilleusement joué par Michel Robin, il faut à ce titre saluer les excellents seconds rôles, Marc Dudicourt, Gérard Darrieu et Bernard Dherran, entre autres) en le déguisant en Christ martyr avant de le fouetter. L’une d’elles toutefois connait un moment de doute et de remords après avoir tué l’oiseau chéri duit garçon de ferme. Mais cela ne dure pas. On comprend avec ce qui suit cet instant de flottement que le duo est pris dans un engrenage qu’il a lui-même crée et dont il ne leur est plus permis de sortir. Cette hésitation adolescente renvoie à d’autres films sur ce sujet, en particulier une oeuvre fort différente mais ayant commun avec celle de Séria la jeunesse face au choix de la violence « Springbreakers » de Harmony Korine ou un groupe de jeunes filles tentée par la vie criminelle se scinde entre celles qui choisissent de rester honnêtes et les autres qui basculent dans le crime.



La dernière étape sera évidemment l’assassinat. L’assassinat d’un automobiliste en panne que les filles entraîneront dans le domicile de leurs parents, qu’elles titilleront avant de le tuer. Ensuite, devant l’action de la police, les diablesses préfèrent se donner la mort lors d’un spectacle de fin d’année scolaire en s’immolant par le feu, non sans avoir cité Baudelaire auparavant. Leurs robes de communiantes et leurs couronnes de fleurs qui donnent un air de femen avant la lettre complètent la mise en scène.

Mise en scène! Voilà le mot qui définit bien l’attitude de ces filles dévoyées et que l’on retrouvera dans les films ultérieurs de Séria, notamment « Les galettes de Pont-Aven » qui se conclut par un spectacle de patronage ou Jean Pierre Marielle pousse la chansonnette de Théodore Botrel « Kenavo » en costume breton en duo avec Jeanne Goupil, la brune de « Mais ne nous délivrez pas du mal » par ailleurs muse et épouse de Séria à la ville. Comme si l’exhibition de sa personne et plus intime était la résolution ultime de ses propres démons. J’ai lu quelque part (Libération en l’occurrence, immonde feuille de chou, mais passons) que les personnages de Séria souffraient de ne pas être plus futés. En fait, ce n’est pas vraiment ça. Les « héros » ( Si l’on peut les qualifier de la sorte) de Séria souffrent de subir une existence qui ne les satisfait pas et tentent tant bien que mal d’en sortir. Le VRP en parapluie malheureux au travail autant que dans son couple des « Galettes de Pont-Aven » et les jeunes déviantes écrasées par les pesanteurs de la vie de province ne sont en cela pas si différents. Seuls les moyens et le ton diffèrent. Là ou Marielle va d’amours de passage en beuverie spectaculaires tout ne s’essayant sans succès, les petites bourgeoises campagnardes férues de poésie enchaînent les vexations à l’encontre de leurs contemporains pour en venir au meurtre puis au suicide.

Dans les deux cas,la tentative d’évasion est un échec, l’absence de talent de l’un et le dévoiement des autres en sont la cause. Dans les deux cas, les personnages en tirent les conclusions qui s’imposent. Marielle revient à une vie « rangée » mais plus heureuse – du moins est-il permis de le supposer. Jeanne Goupil et sa complice Catherine Wagener optent pour la mort volontaire. Enfin un point intéressant est à relever: l’objet de la révolte. Une existence morne dans les deux films, rendue particulièrement pesante dans « Mais ne nous délivrez pas du mal » par la religion. A ce propos, la question du poids de l’église à la in des années 60 en France était-il lourd jusqu’à justifier des révoltes aussi extrêmes? Certains ont peut-être vu dans le film de Séria l’expression d’un anarchisme absolu ce qui, et c’est un avis très personnel, est contestable. Séria, à mon sens, expose et explique un fait sans pour autant émettre clairement d’opinion. Montrer n’est pas approuver, de toutes les façons et il ne me semble pas que l’auteur fasse à quelques moments l’apologie des errements de ses créatures. Certes, il en comprend les motivations et ne ménage guère l’institution religieuse (Un peu trop « bouffer du curé, quand même) preuve en est la scène de la fausse communion ou l’ingestion de l’hostie évoque furieusement une fellation (Idée reprise plus tard dans la curieuse comédie américaine « Catholic boys/Heaven help us » Toutefois, il n’approuve pas leurs actes et sous-entend par là-même la difficulté à admettre chez certains la limite de leur révolte, aussi justifiée soit-elle.
En bref, un film un peu méconnu, qui fait cependant l’objet de redécouvertes ponctuelles et passionnant, envoûtant, contestable par certains côtés mais cela renforce son intérêt. Un dernier détail, il concerne les dates du film. Il ne date pas de 1971, qui fut l’année de sa sortie, mais bien de 1969, ce retard s’expliquant par des problèmes avec la censure.
Un mot pour finir de Catherine Wagener, la blonde comparse de Jeanne Goupil, qui eut beaucoup moins de chance que sa partenaire. Elle fut en effet vite cantonnée dans des productions érotiques de seconde zone avant e sombrer dans la misère et l’oubli.

A dieu Catherine, ta petite culotte restera à jamais gravé dans nos coeurs et nos mémoires!

