Alexandre Léger auteur rétro

Tout l’univers

DCCIII- « L’affaire N’Gustro » et « Nada », le diptyque politique de Jean Patrick Manchette, entre Afrique (très) noire et terrorisme rouge.

Jean Patrick Manchette initia ce que la critique nomma assez vite le Néo-polar, un renouveau du genre policier survenu après Mai 68, politisé, souvent gauchisant( Exception notable: A.D.G) et ancré dans le réel, l’actualité ou le passé récent. Avec A.D.G, Manchette fut l’un des plus talentueux à défaut d’être le premier (Mais qui est le premier en quoi que ce soit?) de ce genre littéraire. Style vivant, concis et précis, qui n’exclut ni l’humour ni un le sens du tragique.

Il y a dans le sous-titre de cet article le terme « diptyque politique » qui, je l’admet, est un peu abusif. Car, tous les livres de l’auteur sont politiques…plus ou moins. Dans le cas des deux ouvrages ici chroniqués, ce caractère est particulièrement affirmé. Comme vous allez le voir!

« L’affaire N’Gustro » (1971)

« L’affaire N’Gustro » relate l’enlèvement d’un chef d’état africain mené par un conglomérat réunissant barbouzes, truands et militants d’extrême-droite. Au milieu de ces gais lurons se trouve un certain Butron, vaguement artiste, vaguement marginal et surtout très dénué de scrupules et qui est accessoirement le narrateur de l’histoire. Sarcastique, égocentrique, peu sympathique et pourtant parfois très drôle, Butron sert de guide au lecteur dans ce dédale ou la politique et le crime marchent ensemble, un couple vieux comme Fouché et Talleyrand ( « Le vice appuyé sur le bras du crime » dixit Chateaubriand)

Il faut saluer la construction très habile du récit, ainsi que sa densité d’autant plus remarquable pour un livre somme toute assez court. Outre ses qualités artistiques, il est une évocation des magouilles quelques fois sanglantes qui eurent lieu lors des années De Gaulle et surtout du « Monsieur Afrique » du Grand Charles, Jacques Foccart. Eh oui, c’était les rayonnantes années de la « FrançAfrique » ou la décolonisation n’empêchaient pas les affaires, au sens large du terme, entre nous et nos anciens colonisés. Toutefois dans le cas précis du roman de Manchette, c’est bel et bien l’Afrique du Nord et l’affaire Ben Barka qui est évoquée. Et ce en dépit du camouflage au demeurant adroit du romancier qui déplace l’origine des anciens colonisés de l’Afrique du Nord vers l’Afrique Subsah

En guise de post scriptum, et pour ceux qui comme moi aiment les détails, il faut noter l’évolution vestimentaire du héros qui finit en veste d’intérieur à brandebourgs et ceinture mexicaine. Un équipage digne d’Austin Powers!

« Nada » (1972)

Dans « Nada », Manchette s’attaque à un tout autre thème, celui du terrorisme d’extrême-gauche, tout à fait d’actualité en ce début d’années 70, époque de la parution du livre. La période fut il est vrai riche en excités, monstres froids, et pitres de tout poils qui posaient des bombes, détournaient des avion, kidnappaient des personnalités, assassinaient ou se livraient à des manifestations pour le moins exotiques. Septembre noir, bande à Baader, Brigades rouges (Dont certain membres furent si complaisamment protégés par le gouvernement Mitterrand, n’est-ce pas monsieur Battisti?) IRA, sans oublier les Weathermen et les guignols de l’Armée Symbionese de libération chez nos amis américains tout juste capables d’enlever la fille paumée d’un milliardaire. En bref, il y avait l’embarras du choix. Les grincheux en profiteront pour me rappeler que ce n’était pas mieux avant. Certes. Mais ce n’est guère mieux maintenant, notre époque ou il n’est plus possible d’aller à un bal musette sans se munir d’une arme blanche.

Mais je digresse. Revenons au livre, inscrit dans le contexte de son époque, narre avec la précision d’un rapport et un humour à froid, l’épopée du groupe anarchiste « Nada », lequel est bien décidé à enlever l’ambassadeur des USA à Paris. L’ennui est que ce collectif de joyeux drilles idéalistes ne brille pas par l’efficacité et se fait vite rattraper par les autorités. Il s’ensuivra une catastrophe. Vous attendiez autre chose? Ce récit permet à l’auteur d’évoquer le jeu ambigu entre le terrorisme et ce qu’il prétend combattre: le système. Mai qu’est-ce que le système? Le pouvoir sous ses diverses incarnations. Sa forme ultime au travers de l’ambassadeur des USA, symbole de la puissance mondiale néfaste, la Police et la Presse.

Habile comme à l’accoutumée, Manchette pose de nombreuses questions sans en donner la clé. Un livre d’une grande intelligence.

Un mot avant de finir du film « Nada » (1973) de Claude Chabrol adaptation du roman homonyme de Manchette (Lequel eut souvent les honneurs du cinéma). Que dire? Le film est réussi, très bien filmé et prouve l’aptitude du cinéaste à réussir dans un registre ou on ne l’attendait pas. Il est de surcroît très bien servi par une distribution de luxe: Michel Aumont, Michel Duchaussoy, Lou Castel, Maurice Garrel, Fabio Testi et quelques autres. Voila, tout cela est bel et bon, mais quelque chose cloche. « Nada » version filmée n’est…qu’une version filmée! Une mise en image adroite, parfois inspirée, mais rien de plus.

A voir? Peut être, après tout!


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