Alexandre Léger auteur rétro

Tout l’univers!

LCI- Les enragés fin de siècle, Bloy, Darien, Mirbeau…

La seconde moitié du XIXème siècle fut marquée par le Naturalisme, mouvement dont Zola fut la figure centrale et qui prônait une approche brute de la réalité en réaction au Romantisme. Cela incluait l’étude de la société et de ses diverses composantes, notamment les ouvriers qui venaient d’émerger en force suite à la révolution industrielle. Le Naturalisme a à ce propos dénoncé les conditions de vie de cette classe sociale nouvelle et pour cette raison été souvent assimilé à la gauche, ce qui est parfois vrai. Mais pas toujours. Ensuite, pour rester dans un cadre plus strictement littéraire, il a influencé directement ou indirectement des auteurs prompts à s’attaquer parfois avec violence aux travers de leurs temps. En marge des écrivains les plus connus et les plus célébrés, voici quelques exemples qui, s’ils ne comptent pas forcément parmi les plus talentueux ont pour eux d’avoir laissé une trace. Pour le meilleur. Et parfois pour le pire!

Léon Bloy (1846-1917) écrivit plusieurs romans dont les titres parlent d’eux-mêmes « La femme pauvre » « Le désespéré » et qui, je le dis au risque de me fâcher avec certains, sont assez pénibles à lire. Néanmoins, il prouve que Bloy avait pour lui de tenir ses promesses, lui qui se présentait comme un  » Grand vociférateur » vociférait à qui mieux mieux, Bruce Lee de la plainte et du pleur sur le sort des plus faibles et du sien en particulier. Ceci posé, Bloy n’était pas sans talent, preuve en est ce recueil de contes sarcastiques paru en 1894: « Histoires désobligeantes ». Les contes ici présents relèvent tantôt de l’étude de caractère ( Le frôleur compatissant) , tantôt de l’absurde ( Les captifs de Longjumeau) ou encore la satire sociale. Mais qu’importe le registre, le ton reste le même: féroce! Toutefois, et c’est pour cette raison que j’ai retenu ce livre plutôt qu’un autre, c’est que Bloy montre là plus de retenue que de coutume, ce qui évite la perte d’intérêt suscitée par nombre de ses romans. Il y a dans « Histoires désobligeantes » un art du portrait, de la caricature qui touche toujours juste, fait rire et quelques fois grincer des dents. Typique de son temps et intemporel à la fois, il mérite une (re) découverte!

Passons maintenant au gros morceau de cet article: Georges Darien. Dans tous les sens du terme, Darien étant mort en bourgeois gras de la couenne, lui qui avait craché ( Et parfois à juste raison) sur cette classe sociale sa vie durant.

Trêve de plaisanterie, Darien qui avait le même travers que Bloy, vociférait à longueur de pages, cependant à la différence d u mendiant ingrat ( Ainsi que se définissait Bloy) Darien fut un témoin de son époque et à ce titre, ses livres constituent un document inestimable.

Darien entra en littérature avec « Biribi » (1890) du nom du célèbre bagne militaire situé en Tunisie ou avait séjourné l’auteur alors qu’il effectuait son service militaire. Ce châtiment était du suite à une série de fautes sans gravité mais répétées. « Birirbi » donne le ton du reste de l’oeuvre de Darien: un réquisitoire contre les institutions. Dans le cas présent: L’Armée. Il décrit dans ce roman les punitions, la cruauté que subissent les détenus pour des motifs souvent futiles et la médiocrité de ceux qui les exercent.

« Le voleur » (1897) est le livre le plus connu de Darien, celui grâce auquel il fut redécouvert en 1955, avant de connaître les honneurs d’une adaptation à l’écran en 1967 par Louis Malle avec Jean Paul Belmondo. Histoire d’un fils de famille ruiné par un oncle malhonnête qui devient voleur pour se venger, non pas tant de sa famille que de la société toute entière. S’il n’évite pas le ton de pamphlétaire souvent horripilant propre à Darien, « Le voleur » réussit le tour de force d’être une synthèse de l’oeuvre de l’auteur. Ici, tout y passe, rien ni personne n’est épargné. Pas mêmeles voleurs que Goerges Randal, le héros du livre, a rejoint et qui s’avère plus conformiste que ses victimes.

« L’épaulette » (1905) est une nouvelle charge contre l’Armée dont le pivot est un officier qui raconte ses souvenirs de jeunesse, période durant laquelle il était le témoin de l’ébullition politique des débuts de la IIIème République qui menaça de craquer à plusieurs reprises, notamment quant entra dans le jeu un certain Général Boulanger dont la grande popularité inquiétait le pouvoir en place. Cette osmose entre réalité et fiction, histoire collective et destin individuel est probablement le roman le plus réussi de son auteur qui montre plus de retenue que de coutume et fouille habilement ses personnages, au point de les rendre attachants, chose rare chez Darien.

Pour en finir avec Darien ( Il est temps de changer) »Les Pharisiens » autre charge, autre pamphlet, dirigé cette fois contre la presse antisémite et son héraut Edouard Drumont. Caricatural, lourd, outré malgré quelques bonnes pages, le livre n’a pour mérite que de brosser un portrait de son temps, comme souvent chez Darien- lequel heureusement a fait montre de plus de talent ailleurs. A noter que dans « Les Pharisiens », un autre furieux apparaît en tant que personnage du roman: Léon Bloy, sous le nom de Cain Marchenoir. A noter également que Bloy écrivit un livre en faveur des juifs, chose plus que rare alors: » Le salut par les juifs »

Passons maintenant à Octave Mirbeau, déjà évoqué dans ces pages, je passe rapidement sur  » Le jardin des supplices », évocation de la cruauté et attaque suggérée du colonialisme, pour me concentrer sur « Le journal d’une femme de chambre » qui par le destin d’une employée de maison et la peinture de la condition des domestiques, trace un portrait de la bourgeoisie et de ses différentes composantes, artistique, politique ou autre. Et constat de la tristesse de la nature humaine, comme le démontre la fin du livre.

Afin de conclure ce rapide tour d’horizon, ces livres avec leurs maladresses, leur violence parfois caricaturale, leurs parti-pris, ont le mérite de refléter la violence sociale d’une époque. Si la condition des plus modestes est malgré tout moins dure qu’alors, si la nature humaine demeure plus souvent porteuse du pire que du meilleur, si la rapacité n’ guère changée depuis, il faut se dire que les choses étaient sous certains angles infiniment plus horribles. Ces livres, avec leurs défauts en témoignent et malgré leurs défauts, méritent d’être relus.


Laisser un commentaire