XXXVII- Schoendorffer, Milius et les rois blancs d’Asie.
Pierre Schoendorffer et John Milius. Un cinéaste et romancier français qui fit ses armes pendant une guerre, un scénariste et réalisateur américain qui bâtit sa carrière après sa réforme de l’Armée. Schoendorffer était un homme discret, Milius un excentrique qui exhibait son goût pour les armes et ne dédaignait pas les déclarations fracassantes (« Je suis un fasciste Zen! »)
Bref, nous voilà face à deux personnages fort différents mais que les hasards du cinéma – ainsi que les détours de l’histoire- ont rapproché. Il n’y avait en effet pas que la profession qui unissait ces hommes mais aussi le thème commun de la guerre. En l’espèce, ce fut celle d’Indochine qui causa autant de soucis à la France qu’au gouvernement U.S.

Pierre Schoendorffer, cinéaste soldat caméra au poing.

John Milius, en grande tenue avec son éternel cigare.

« La 317ème section » (1965) film qui révéla Schoendorffer, inspiré par son roman.

Tout commence en 1968. Pierre Schoendorffer cumule les succès. Après celui de « La 317ème section » trois ans plus tôt, le français obtient l’Oscar du meilleur film étranger à Hollywood pour le documentaire « La section Anderson », portrait d’une petite unité pendant la guerre du Vietnam. Le film impressionne beaucoup de monde, en particulier deux étudiants en cinéma de Californie: George Lucas et….John Milius. Par effet boule de neige, un ami commun des deux précités va s’y intéresser à son tour Francis Ford Coppola. C’est ainsi que naîtra, avec Coppola à la réalisation et Milius au script, un des films majeurs du XXème siècle: » Apocalypse now » (1979) de Coppola. Célébré autant que contesté, l’oeuvre reste passionnante par elle-même mais aussi par ses sources. Mais avant d’aller plus loin, un rappel s’impose. Le film narre le parcours d’un officier, le capitaine Willard (Martin Sheen) chargé d’éliminer un autre officier américain, le colonel Kurtz (Marlon Brando) qui a fait sécession dans la jungle avec une troupe composée de soldats renégats et de locaux acquis à sa cause au point de la voir sinon comme un Dieu, au moins comme un roi. Pour ce faire, Willard doit emprunter un patrouilleur de la Marine entouré par un équipage forcément composite. Au cours de son voyage, il fera diverses rencontres, notamment avec des colons français (Christian Marquand et Aurore Clément) restés là en dépit de l’indépendance.
Si le film est passionnant, ses origines le sont tout autant. Notamment grâce à l’influence de Schoendorffer qui donne au film un certain réalisme. Voir à ce sujet la composition de l’équipage du bateau: un jeune noir du ghetto, un prolo de la Nouvelle Orléans et un étudiant en rupture de ban. Sans compter le chef du bateau, un officier noir- tout comme l’officier commandant de « La section Anderson » En gros, un portrait fidèle de l’Armée américaine au Vietnam. A ce titre, « Apocalypse now » est beaucoup plus réaliste – et ce sans vouloir dénigrer quiconque- que « Le voyage au bout de l’Enfer/ The deer hunter » (1978) de Michael Cimino avec ces ouvriers russes qui s’engagent contre toute logique, le film se situant au moment ou la guerre ne recrute plus d’ouvriers de la sidérurgie pour des raisons évidentes. Mais je digresse.
Parmi les sources les plus citées du film, il a beaucoup été question de « Au coeur des ténèbres/ Heart of darkness » de Joseph Conrad (auteur très prisé par Milius) et il est vrai que la référence au livre susmentionné est évidente, reprenant ses gandes lignes et même le nom d’un des personnages: Kurtz.
Toutefois, il ne s’agit pas ici d’une adaptation pirate du roman de Conrad, pas plus qu’un détournement de « L’homme qui voulut être roi / the man who would be a king » de Kipling (autre auteur favori de Milius) Cependant, il est intéressant de noter le point commun entre ces deux oeuvres littéraires. Toutes deux rédigées à la fin du XIXème siècle, celui des colonies et des possibilités que celles-ci offraient aux aventuriers de se tailler un royaume dans une lointaine contrée.
En effet, dans la réalité, des aventuriers tentèrent de se faire empereurs en Afrique ou en Asie de se faire empereurs ou rois d’une contrée lointaine à l’abri des gouvernements de leurs pays d’origine. Avec plus ou moins de bonheur. Et généralement moins que plus, comme ce fut le cas de Auguste Charles Marie David de Mayrena (Voir photo ci-dessous). Cet aventurier ancien militaire, héros de 1870, monta à titre privé – mais conseillé par les britanniques et appuyé sans soutien officiel par la France- une expédition au royaume des Mois, à l’époque ou ce dernier n’était connu que de quelques missionnaires.

Mayrena remporta un réel succès dans son entreprise, au point que cela lui monta à la tête. Il créa le royaume des Sédangs qu’il dota d’une monnaie, d’un drapeau, de timbres et dont il se nomma évidemment monarque. On n’est jamais si bien servi que par soi-même!
Il va de soi que ces fantaisies n’amusèrent pas les gouvernement qui incitèrent Mayrena à se calmer et le privèrent de son royaume fraîchement acquis. Quelle ingratitude! Mayrena qui mourut sans doute empoisonné en Afrique mais eut une postérité en servant de modèle à l’un des protagonistes de « La voie royale » d’André Malraux.
Il n’en demeure pas moins que le cas de Mayrena était représentatif de certains coureurs d’aventures du XIXème siècle. Ils eurent des descendants au siècle suivant et à ce propos , les guerres de jungles, le Pacifique, l’Indochine ou le Vietnam.
Si Mayrena ne fut pas une source d’inspiration pour le colonel Kurtz, un autre personnage bien réel servit de base à sa création, le colonel des Bérets verts, Robert Bradley Rehault. D’origine française (il faut le dire, cocorico!) natif de Boston, il eut les mêmes démêlés que Kurtz (mais avec une issue nettement moins tragique) avec l’Armée en supprimant un agent double vietcong.

Couverture fictive de « Time magazine » avec le portrait de Marlon Brando figurant le colonel Kurtz.





Timbres du royaume des sedangs.

Drapeau du royaume des Sedangs.

Colonel Robert Rehault.


Le colonel Rehault en société.
Cela pourrait être la fin de l’histoire mais la boucle concernant Milius et Schoendorffer ne fut vraiment bouclée qu’en 1989, lorsque Milius adapta le roman de Schoedorffer « L’adieu au roi » (1972), histoire de deux militaires britanniques qui rencontrent à Bornéo un déserteur américain qui est devenu le roi d’une peuplade locale. A la différence de Kurtz dans « Apocalypse now », le déserteur n’ a pas bâti une espèce d’antichambre de l’Enfer mais un Paradis terrestre que la guerre, apportée par les deux britons, va bientôt détruire.

Alors? Le film, s’il n’est pas sans qualités, déçoit. Peut être parce que Milius le réalisa pour de mauvaises raisons. En effet, Milius reprocha longtemps sa mise à scène à Coppola et voulut pour combler sa frustration réaliser son histoire de roi blanc d’Asie. Hélas, le souffle n’est pas là, en dessous des belles réussites de Milius tel « Le lion et le vent/ The wind and the lion » (1975)

Une conclusion décevante mais qui ne doit pas faire oublier les chefs d’oeuvres et ce qu’ils ont rappelé de notre histoire et de ce que le passé dans ce qu’il a de meilleur et de pire a fait de nous ce que nous sommes.
